La véritable passion de Lucas de Heere fut la poésie dont il s’efforça, sa vie durant, d’adapter les méthodes de versification introduites par la Pléiade aux particularismes de sa langue maternelle, le néerlandais. Influencé par Clément Marot et Pierre de Ronsard qu’il aurait eu l’occasion de découvrir lors d’un voyage à la cour de France, il en conserva l’art du sonnet qu’il fut le premier à reproduire et publier en néerlandais. Peintre éclectique attentif aux préoccupations de son temps, il dut sa notoriété à ses cartons de tapisserie destinés aux ateliers flamands mais aussi à quelques tableaux allégoriques originaux et à une remarquable collection de gouaches ayant pour sujet les costumes à travers le monde.
L'influence maniériste
Né en 1534 à Gand, Lucas de Heere appartenait à une famille d’artistes aisés jouissant d’une solide réputation. Sa mère peignait des enluminures et son père était sculpteur et architecte. C’est auprès de lui qu’il apprit le dessin avant d’être envoyé à Anvers achever sa formation dans l’atelier de Frans Floris (1517-1570). Celui qu’on appelait alors le « Raphaël Flamand » avait passé plusieurs années en Italie mais, quoique flatteur, ce surnom reflétait moins son véritable génie d'artiste que son aptitude à transmettre son savoir faire et son expérience. Excellent pédagogue au demeurant, il transmit à ses élèves le goût de la narrativité et un style très élaboré dans le traitement des modelés et de l’expression. On retrouve justement la portée de cet enseignement dans une des premières œuvres picturales de Lucas de Heere. Il s’agit d’une toile conservée dans la cathédrale St Bavon de Gand, datée de 1559 représentant la rencontre de Salomon et la reine de Saba.
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| Lucas de Heere (1559) Salomon et al reine de Saba (Le roi Salomon est représenté sous les traits de Philippe II d'Espagne) Huile sur toile Gand, Cathédrale St Bavon |
Cette œuvre de jeunesse, à la fois classique dans l'organisation de l'espace et résolument maniériste dans la façon de traiter le mouvement, est habilement construite. Par opposition à la linéarité de l’architecture, les protagonistes de la scène se déploient à la manière d’une frise antique s'animant au travers du va-et-vient subtil des regards qui s'entrecroisent. On remarquera au premier plan à gauche le bras et la main retournés du centurion dont l’effet trouve sa réponse à l’arrière-plan de droite dans la silhouette ondulante du cou et de la tête d’un chameau. L'intérêt de ce tableau provient cependant de la façon dont le sujet lui-même a été interprété pour symboliser l’actualité immédiate. Ce qui constitue le point de focalisation de cette peinture est, en effet, le personnage du roi Salomon lui-même que Lucas de Heere a représenté sous les traits de Philippe II d’Espagne, la reine de Saba étant, quant à elle, assimilée à la ville de Gand. On pourrait s’étonner qu’un artiste qui, comme bon nombre de ses concitoyens, ne cachait pas son attrait pour la Réforme, ait valorisé à ce point le portrait du champion du suprémacisme catholique mais le contexte géopolitique dans lequel se trouvait cette année-là sa cité natale permettait d’entrevoir une pause dans les tensions religieuses. L’empereur Charles-Quint, décédé un an plus tôt, détestait les habitants de cette ville qui l’avait pourtant vu naître lui aussi, depuis le jour où ils s’étaient rebellés contre ses impôts. Comme bien souvent avec l’arrivée d’un nouveau roi, le couronnement de son fils Philippe avait suscité un certain espoir. La paix avait enfin été signée entre l’Empire des Habsbourg et la France, permettant d'imaginer que ce jeune souverain ferait preuve de tolérance. N'avait-il pas intercédé auprès de la très catholique reine Mary Tudor, sa défunte épouse pour qu’elle épargne la tête de sa demi-sœur Elizabeth, trop engagée en faveur du parti protestant. Il venait en tout cas de calmer les esprits en érigeant Gand en diocèse et faisant de St Bavon la nouvelle cathédrale. Pour le clergé local, représenter Philippe II en roi Salomon était bien le moindre des remerciements.
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| Antoine Caron Allégorie du Triomphe de l'Été Huile sur toile (0,80 x 1,78 m) coll. priv. |
Le voyage en France
De Heere se rendit, semble-t-il, en France en 1559 peu après que le jeune François II, âgé de 15 ans, ait succédé à son père Henri II, blessé mortellement au cours d’un tournoi. On ne connaît pas précisément la raison première de ce voyage mais on sait qu’il fut présenté à la reine mère Catherine de Médicis et qu’elle lui aurait, par la même occasion, passé commande de cartons de tapisserie. Ce n'était guère étonnant dans la mesure où il s’était déjà illustré dans ce domaine par des épreuves si brillantes qu’on les avait même crues de la main de Frans Floris lui-même.
Lucas de Heere visita Fontainebleau où François 1er avait, en son temps, fondé un atelier de tapisserie. L’architecte Philibert Delorme en avait eu longtemps la charge mais Catherine de Medicis venait juste de la congédier. Avait-elle en tête de fermer l’atelier ou, au contraire, de le relancer en mettant une autre personne à sa tête ? La reine avait déjà consacré une large partie de son temps à l’embellissement de ce palais où elle avait donné naissance à tous ses enfants en s'attachant les services d'artistes maniéristes italiens de premier plan tels que Le Primatice (1504-1570) et Niccolo dell’Abbate (1512-1571), véritables icônes de la fameuse Ecole de Fontainebleau reconnue en Europe pour son style décoratif plein d’audace et de délicatesse. Lucas de Heere aurait donc pu être envoyé par les ateliers bruxellois qui travaillaient pour la Cour de France dans le cadre d’une commande et pourquoi pas, être pressenti pour prêter main forte à l’atelier de Fontainebleau. On sait qu’il présenta des cartons à Catherine de Médicis mais celle-ci ne donna pas suite. La situation en France était alors si chaotique que la reine qui avait accepté, un peu vite, que le pouvoir soit confié aux Guise, les oncles maternels de François II, se trouvait forcée de reprendre la main. Les caisses de l’état étaient vides, les hausses d'impôts impopulaires mais la colère qui montait contre le gouvernement tenait surtout à sa politique de plus en plus répressive à l’égard des protestants. Les arrestations arbitraires et à présent les exécutions livraient le pays aux factions et à la violence. Il était nécessaire d’apaiser les esprits avant que le royaume ne sombre dans la guerre civile. C’est ce que réussit Catherine de Medicis en obligeant son fils à accorder une amnistie générale aux protestants au printemps 1560. Lucas de Heere écourta son voyage mais les quelques semaines qu’il passa à Fontainebleau furent déterminantes pour la suite de sa carrière. Il vit travailler Le Primatice, artiste aux multiples talents, reconnaissable par des mises en scène complexes et suggestives héritées de son maître Giulio Romano, grand spécialiste des stucs, fresquiste et aussi peintre cartonnier de tapisserie mais c’est certainement Niccolo dell’Abate qui l’impressionna le plus par la fluidité de son style et son sens de l’espace et de la profondeur. C’est aussi à Fontainebleau que de Heere rencontra le peintre Antoine Caron (1521-1599) appelé pour seconder Niccolo dell’Abate. Les deux artistes durent peut-être un temps contribuer ensemble aux mêmes chantiers, s’inspirant chacun du travail de l’autre. Antoine Caron était notamment à l’aise dans la narration historique, sachant intégrer ses personnages au sein d'une scénographie dynamique, parfois exubérante, confondant de façon harmonieuse le réel et virtuel.
Aux côtés des Protestants
De retour en Flandres, Lucas de Heere n’hésita plus à afficher son intérêt pour la Réforme mais c’est surtout son mariage avec la poétesse Eleonara Carboniers qui décida de son engagement du côté des protestants. Devenu un ardent partisan de Guillaume le Taciturne, il n’en poursuivit pas moins sa carrière artistique, peignant des cartons de tapisserie à sujet historique dont il s’était fait une spécialité. Tout en fréquentant les iconoclastes, il lui était cependant difficile de supporter leurs excès. Il pouvait, effectivement, d'autant moins se permettre de refuser les travaux que lui confiaient les églises qu'il avait ouvert une école où il accueillait de nombreux élèves.
Mettant fin au statu-quo, la nomination du Duc d’Albe au poste de gouverneur des Pays-Bas fut pour les Protestants de Flandre le début des persécutions. Lucas De Heere fut officiellement expulsé de Gand en novembre 1568 et tous ses biens confisqués. Il n’eut d’autre possibilité que de fuir vers l’Angleterre, un des rares pays d’Europe qui faisait encore preuve de tolérance à l’égard des religions. Sa réputation l’avait en quelque sorte précédé car il ne tarda pas à devenir un membre éminent de la communauté d’exilés des Pays-Bas. Il mit vraisemblablement entre parenthèses sa carrière de peintre au profit de son implication dans l’église réformée néerlandaise installée à Londres.
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| Attr. Lucas de Heere Alégorie de la reine Elizabeth et des Trois Déesses (1569) Tableau attribué également à Hans Eworth, Joris Hoefnagel et Marcus Gheeraerts l'Ancien Palais de Hampton Court |
Elizabeth, naissance d'une icône
On possède cependant une œuvre dont l’attribution reste encore à éclaircir mais qui, d’après une analyse stylistique, pourrait bien lui revenir. Ce tableau allégorique, conservé au château de Hampton Court, représente la Reine Elizabeth et Trois déesses. S'inscrivant dans le courant maniériste, celui-ci se rattache aussi à la mouvance flamande. Faute de disposer d’une documentation claire à son sujet, cette œuvre a généralement été attribuée à Hans Eworth en raison de la présence du monogramme HE, tandis que certains historiens d’art ont plutôt pensé à Joris Hoefnagel ou Marcus Gheeraerts l’Ancien. Aucune de ces attributions n’a, en fait, jamais été convaincante. L’auteur de cette œuvre maîtrisait le caractère historique, la représentation mythologique, le paysage et la perspective. Or, de ces peintres, seul Lucas de Heere répond à tous ces critères. Ajouté à cela qu'il avait le privilège de fréquenter l’entourage de la reine, à commencer par Sir Francis Walsingham, son très influent secrétaire d’Etat.
Le tableau se divise en deux parties, avec à gauche un perron protégé par une arche monumentale sous laquelle se tient la reine Elizabeth, couronnée et vêtue d’une somptueuse robe à vertugade munie d’une traine que tiennent deux dames de sa suite. Face à elle, dans un décor champêtre dominée à l'arrière-plan par la silhouette d’un vaste château d’allure médiévale qui pourrait être celui de Windsor, apparaissent les trois déesses, dans un tourbillon d’étoffes légères qui n’est pas sans rappeler l’Ecole de Fontainebleau. Elles sont reconnaissables à leurs attributs, le paon pour Junon, la cuirasse pour Minerve et la nudité pour Vénus. Il s’agît d’une relecture du Jugement de Paris, un épisode mythologique au cours duquel le prince troyen devait remettre une pomme d’or à celle qu’il considérait la plus belle des trois divinités. C’est Vénus qui eut sa préférence suscitant la jalousie des deux autres. La pomme devint alors celle de la discorde, servant de prélude à la Guerre de Troie. Elizabeth y est représentée dans sa pompe, austère et dominatrice, tenant ostensiblement la pomme devant Junon qui de dépit, renonce avec vacarme à la place qu’elle occupait au centre du tableau, y perdant même un soulier. La reine d'Angleterre est de la sorte divinisée, surpassant Junon en puissance, mais aussi Minerve en sagesse et surtout Vénus en beauté.
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| Lucas de Heere (attribué à) La Famille d'Henri VIII, Allégorie de la Succession des Tudor (1572) Huile sur bois (1,31 x1,84 m) Cardiff, National Museum |
Le second tableau fait moins débat même si certaines faiblesses dans la représentation des personnages et le dessin des composants architecturaux laisseraient entendre qu’il ne s’agît pas de l’œuvre originale mais d’une copie assez laborieuse. Cette peinture qui représente la Succession des Tudor s’inspire au passage, avec cependant beaucoup moins d’ambition, d’un grand panneau mural aujourd’hui détruit peint par Holbein pour le palais de Whitehall. On y voyait les figures en pied d’Henri VII et de son fils Henri VIII avec à leurs côtés leurs épouses respectives les reines Elizabeth d’York et Jane Seymour. Le but était de légitimer la nouvelle dynastie dans un pays qui, bien que meurtri par 25 ans de guerre civile, restait attaché à l'ancienne maison royale. Le tableau de Lucas de Heere peint en 1572 présente cette fois Henri VIII assis sur son trône devant une grande tapisserie portant les armes familiales. Il a autour de lui ses trois enfants et son beau-fils, Philippe d’Espagne qu’il n’a jamais connu. A la gauche du roi décédé en 1547, agenouillé à ses côtés, se trouve le prince de Galles, futur Edouard VI auquel Henri remet l’épée de justice. A sa droite, Mary I, morte en 1558 sans descendance, est accompagnée de son mari, Philippe II de Habsbourg avec derrière lui le dieu Mars en personne, portant les armes. Philippe est non seulement toujours vivant mais surtout le principal rival de l’Angleterre. De l’autre côté, Elizabeth, dans sa robe fastueuse, tient la main de la déesse de la Paix qui foule un sabre de son pied, suivie de l’Abondance. Cette image consensuelle, sans relation avec la chronologie, est dans le genre, ce qu’un souverain peut faire de mieux en matière de propagande. Tout en honorant son père et les membres de sa famille, ce qui peut dérouter lorsqu’on connait les terribles dissensions qui ont pu exister entre eux, Elizabeth apparait comme la réconciliatrice, se félicitant d'être celle qui a amené la Paix comme elle l'indique de son doigt tendu. C’est aussi à elle que le royaume doit de connaître la prospérité, là où son frère et sa sœur avaient échoué. Ils avaient tous deux fait les mauvais choix en levant les armes, aussi bien celle que brandit le prince Edouard que l'apparition sans équivoque du dieu Mars en mauvais génie de Philippe d'Espagne. Et comment interpréter le bouquet de roses rouges que tient la reine Mary sinon comme la couleur du sang des protestants qu'elle a sur les mains, venu flétrir l'emblême des Tudor. La peinture fut offerte à Elizabeth par Sir Francis Walsingham. Il venait en tant qu’ambassadeur d’Angleterre de négocier un traité avec la France au détriment de l’Espagne, une solution qu’il jugeait finalement préférable aux projets de mariage qui avaient un moment été imaginés entre Elizabeth et Henri, duc d’Anjou ou son frère François d’Alençon, les deux jeunes frères du roi Charles IX. Faisant peu à peu son chemin, la réthorique de la Reine Vierge semblait, après tout, plus rassurante pour l’Angleterre que des alliances matrimoniales des plus hasardeuses pour l’avenir.
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| Lucas de Heere Pairs d'Angleterre et Hallebardier en habit de cérémonie aquarelle Gand, Bibliothèque de l'Université |
Les cartons d'un ethnographe
On doit aussi à Lucas de Heere des planches très originales démontrant de sa part un intérêt assez inédit pour des sujets à caractère ethnographique. Il suffit pour cela de s’arrêter sur deux dessins ébauchés sur le vif. Une aquarelle représente notamment deux Pairs d’Angleterre vêtus du long manteau rouge traditionnel que portent les membres de l’Ordre de la Jarretière et un hallebardier en tenue d’apparat lors d’une cérémonie parlementaire. Cette œuvre figure à l’intérieur d’un manuscrit comptant une centaine de peintures connu sous le nom de Théâtre de tous les peuples et Nations de la Terre qui avait pour propos de passer en revue dans les costumes allant des plus simples aux plus sophistiqués des représentants des pays les plus divers et les plus inattendus. Cette collection tout à fait exceptionnelle conservée à l’Université de Gand constitue un témoignage unique de la façon dont on envisageait le vêtement au 16ème siècle.
De Heere passa plusieurs années en Angleterre, parcourant le pays à la recherche de ses singularités. Il en rapporta là aussi des dessins qui, outre leurs qualités artistiques, possèdent une réelle valeur historique et géographique. Il réunit ses aquarelles dans un ouvrage intitulé Corte beschryvinghe van Engheland Schotland ende Irland (Description de l’Angleterre, l’Ecosse et l’Irlande). On y découvre notamment une représentation très précise du site mégalithique de Stonehenge, la plus ancienne jamais réalisée, qui constitue, on le comprend, un témoignage archéologique précieux.
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| Lucas de Heere Le site de Stonehenge Aquarelle (1573-75) British Library |
De retour à Gand en 1577, à la fin des hostilités entre les troupes espagnoles et les fidèles du Prince d’Orange Guillaume le Taciturne, Lucas de Heere y fut investi de quelques charges honorifiques mais c’est une fois encore dans la poésie qu’il se vit de nouveau remarquer, devenant même très populaire par sa capacité à versifier en néerlandais. Il se vit également confier la confection des décors lors de la visite du duc François d’Anjou, fils dernier né de la reine Catherine de Medicis, choisi par les Provinces-Unies pour devenir le nouveau Comte des Flandres. C’est peut-être à la suite de cette visite qui lui rappelait celle qu'il avait effectuée au palais de Fontainebleau 20 ans plus tôt qu’il accepta de réaliser certains des cartons la fameuse série de tapisseries dite des "Valois" qui figure parmi les ouvrages les plus aboutis qu’aient produit les ateliers de Bruxelles.
La mort de Guillaume le Taciturne le 10 juillet 1584, tué par un catholique français à la solde de Philippe II va, cependant, provoquer une terrible onde de choc dans les Flandres. Jusque-là tenu à l’écart malgré le titre de gouverneur que lui avait accordé la couronne espagnole, Alexandre Farnese, petit-fils du pape Paul III, entame sa campagne de reconquête, reprenant les unes après les autres, les villes passées au protestantisme. Gand va tomber le 17 septembre, provoquant la fuite de nombreux habitants. Lucas De Heere trouvera refuge à Paris pour y mourir, épuisé par cette dernière épreuve laissant inachevé un manuscrit consacré à la vie des peintres que l’on ne retrouvera jamais.







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