Il se présentait lui-même comme peintre et architecte mais son parcours reste, en grande partie, mystérieux. On sait simplement qu’il naquit à Cullompton dans le Devon et qu’il faisait partie à Londres de la Worship Company of Painters-Stainers. Il s’y était fait une réputation de miniaturiste mais aucune de ses œuvres n’a semble-t-il survécu. Il travaillait notamment au service d’Edward Seymour, duc de Somerset un des frères de la reine Jane Seymour décédée en 1537, devenu Régent du Royaume (Lord Protector) depuis l'accession au trône de son jeune neveu, le roi Edouard VI. On pense que John Shute fit valoir auprès du duc quelques solides compétences d’architecte car il prit vraisemblablement une part active à la construction de sa nouvelle résidence de Somerset House, installée sur un vaste périmètre concédé par le roi Henri VIII à proximité de Westminster. Il s’agissait d’une grande demeure de trois étages formant un quadrilatère, conçue selon les critères architecturaux de la Renaissance, ce qui, à l’époque, constituait une première en Angleterre. Tombé en disgrâce en novembre 1549, Edward Seymour dut renoncer à ses projets et Somerset House fut confisquée par l’Etat.
Depuis la mort d’Henri VIII en 1547, l’Angleterre était secouée par une succession de crises. N’ayant pas atteint la majorité, le roi Edouard VI avait été placé sous la tutelle d'un Conseil de Régence présidé par le Lord Protector, un rôle d’abord échu à son oncle Edward Seymour puis confié au Comte de Warwick, Sir John Dudley. Ils allaient, toutefois, se servir l'un et l'autre de l'avantage de leur position pour influencer le jeune roi et satisfaire leurs propres ambitions avant d'être condamnés pour haute trahison. Cette situation servit, en revanche, les intérêts de la France qui en profita pour réactiver la Vieille Alliance (Auld Alliance) en célébrant les fiançailles du jeune prince François, futur François II, avec Mary Stuart, la reine d’Ecosse. Cet évènement mit en échec de façon cinglante les manoeuvres du Conseil de Régence qui, lui aussi, comptait sur un mariage entre Edouard VI et Mary Stuart. Le coup fut si rude pour l'Angleterre que les Français leur reprirent Boulogne et envoyèrent des troupes prêter main forte aux Ecossais mettant en échec l’armée d’Edward Seymour, jusque-là largement victorieuse (ce qu'on nomme généralement le Rough Wooing). La disgrâce de ce dernier scellera toutefois quelques mois plus tard la fin du conflit avec la signature du Traité d'Outreau le 24 février 1550 et la perte définitive de Boulogne pour les Anglais. D’autres révoltes seront parallèlement réprimées dans le sang comme en Cornouailles, contre l’instauration du culte protestant, ou dans le Norfolk où les Frères Kett avaient organisé un soulèvement massif contre les Enclosures.
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| John Shute The First and Chief Grounds of Architecture (1563) L'Ordre Dorique |
John Shute rédigea à son retour d’Italie un ouvrage intitulé The First and Chief Grounds of Architecture (Les Bases élémentaires et supérieures de l’Architecture) publié en 1563. Il s’agit d’un traité essentiellement inspiré du célèbre De Architectura, manuscrit de référence écrit par Vitruve au temps de l’empereur Auguste. L’ouvrage écrit en latin avait fait, depuis la fin du siècle précédent, l’objet de nombreuses traductions diffusées dans plusieurs pays d’Europe mais l’Angleterre était restée à l’écart. Les trois ordres architecturaux tels que les avait définis Vitruve représentaient, pour les hommes de la Renaissance, la perfection dans l’imaginaire idéalisé qu’ils se faisaient de la civilisation gréco-romaine. Ils marquaient également la rupture entre la culture gothique dominée par la verticalité et la quête de la spiritualité au profit d’une conception dite « classique » motivée par l’imitation de la nature et l’harmonie subtile des proportions.
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| John Shute The First and Chief Grounds of Architecture (1563) L'Ordre Ionique |
John Shute n’était, cependant, pas un théoricien et, même si son ouvrage est agrémenté de planches artistiques, il reprend, en fait, mot à mot, les principes définis par Vitruve, se permettant tout juste quelques touches personnelles telles que le fait de considérer comme d’esprit masculin la rigueur de l’ordre dorique et de caractère féminin le raffinement de l’ordre ionique. Il ne s’agit pas non plus d’un manuel technique à l’usage des architectes mais plutôt d’un répertoire ornemental à destination d’un public d’amateurs ou d’artisans en quête d’idées de décoration.
A son retour d’Italie, John Shute reprit ses activités auprès de John Dudley, devenu Duc de Northumberland. Il se vit notamment confier la construction d’une aile additionnelle à son château de Kenilworth, avant que le Lord Protector ne tombe en disgrâce. Dudley tenta effrontément de griller la politesse à la princesse Mary Tudor en prétendant qu'avant sa mort, le roi Edouard VI avait désigné pour lui succéder sa petite cousine Lady Jane Grey. Celle-ci étant aussi la propre belle-fille de Dudley, l'affaire fut vite considérée comme une tentative d'un coup d'état. Reconnue dans sa légitimité, Mary se montrera, une fois reine, impitoyable envers les organisateurs de cette manipulation. John Dudley, son fils Guildford et Lady Jane Grey seront tous trois décapités à la Tour de Londres.
On ne sait rien de l’activité de John Shute après la mort du Duc de Northumberland. On pense qu’il passa la majeure partie de son temps à rédiger son traité paru en 1563. On fait, par commodité, correspondre cette date avec celle de son décès, faute de disposer d’information sur la fin de sa carrière.

