Craignant peut-être, en restant dans son pays natal, d'évoluer toute sa vie dans l'ombre d'artistes plus talentueux que lui, Meynnart Wewyck trouva fort probablement opportun d’aller tenter sa chance outre-Manche. On ignore à quel moment il se rendit en Angleterre mais on le trouve cité pour la première fois en septembre 1502 en qualité de peintre du roi. Une ascension aussi rapide pouvait, cependant, être aussi bien une récompense qu'un titre accordé simplement par défaut. Mais qui était Meynnart Wewyck ?
L'héritage flamand
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Jan Van Eyck |
On ne sait rien de sa naissance ni de ses origines, hormis le fait qu’il venait des Pays-Bas. On ignore aussi quelle fut sa formation mais il parait clair qu’il passa par Bruges et Gand où il put découvrir les œuvres des grands maîtres flamands, à commencer par Jan Van Eyck (Maaseik c. 1390 - Gand 1441). Comme tous les artistes de sa génération, il fut certainement impressionné par le naturalisme lumineux de ses portraits, la fluidité de son pinceau et surtout le soin tout particulier apporté au détail. Il dut aussi recevoir l‘influence de peintres comme Dierc Bouts (c. 1415-1475) ou Hugo Van de Goes (Gand 1440 – Auderghem, 1482), dont on louait la façon d’individualiser ses portraits. Il est utile de rappeler que les règles dictées par les autorités religieuses laissaient d’autant moins de place à la créativité que seuls étaient autorisés les sujets inspirés de la Bible ou de la vie des saints. Face à ces restrictions, les artistes rivalisaient d’invention pour exposer leur habileté et leurs audaces dans les quelques espaces de liberté qui leur étaient octroyés.
Parmi les artistes qui ont pu inspirer Wewyck figure aussi Rogier Van der Weyden (Tournai 1400 –Bruxelles 1464), un des peintres les plus emblématiques de son temps. Initié au cours de sa jeunesse à l’enluminure et à la peinture à l’huile par Robert Campin, un des grands précurseurs de la Renaissance flamande, Rogier De La Pasture (tel était son nom dans sa Wallonie natale) a aussi fréquenté l’atelier de Van Eyck dont il a retenu l’intérêt pour les visages et leurs expressions. Cette démarche est à mettre en relation avec l’essor du courant humaniste, annonciateur du grand mouvement d'émancipation qui culminera en Europe au cours du Siècle des Lumières. En partant du principe que l’homme est la mesure de toutes choses, la pensée humaniste s’impose à la Renaissance reléguant la représentation du divin au second plan. Au même moment, le portrait, jusque-là condamné par l’Eglise qui n’y voyait qu’une forme de vanité, cesse de servir la gloire de Dieu pour devenir un outil de communication et de séduction au service de l’homme.
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| Rogier Van de Weyden (1445) Portrait de Philippe Le Bon Duc de Bourgogne Dijon, Musée des Beaux-Arts |
Nommé en 1434, peintre officiel de la ville de Bruxelles, Rogier Van der Weyden est appelé dès la mort de Van Eyck (1441) à travailler pour le duc de Bourgogne Philippe le Bon. En 1445, il réalise de lui un portrait archétypique dont les nombreuses copies seront diffusées bien au-delà des seuls états de Bourgogne. Ce genre de tableau, souvent de petit format (0,33 mx 0,22 m) pour des facilités de transport, servira en quelque sorte de matrice à tous les portraits officiels des membres des familles royales et de la noblesse européenne pendant près d’un siècle, une façon pour elles d’affirmer, même à distance une présence constante, fût-elle surtout symbolique. Instrument de propagande diplomatique autant que d’agrément, le portrait sera notamment un excellent outil matrimonial, dès lors qu’il s’agira de mettre en valeur la beauté d’une princesse à marier auprès d’un royal prétendant. Ils feront, pour toutes ces raisons, l’objet d’une réelle standardisation : un fond souvent neutre de manière à concentrer l’attention du spectateur sur la personne représentée, des attributs (vêtements et objets de parure) propres à la fonction ou au rang, l’ajout de figures héraldiques affirmant l’hérédité du sang, et une allure à la fois intemporelle et bienveillante rappelant l’autorité tout en inspirant le respect.
On ne peut évoquer Rogier Van der Weyden sans s’attarder sur Hans Memling, celui qui fut certainement le plus doué de ses élèves. Originaire de Mayence, il devint citoyen de Bruges en 1464 et c’est dans cette ville qu’il exerça jusqu’à sa mort en 1494.
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| Hans Memling "L'homme à la lettre" (c.1490) Florence, Musée des Offices |
Artiste prolifique à la technique éblouissante, il a suscité, en son temps, un engouement bien au-delà des frontières des Flandres. Il croulait littéralement sous les commandes, dont pour la plupart de grandes compositions religieuses, y mêlant de la façon la plus élégante et la plus naturelle possible les figures bibliques et les personnages contemporains. A la fois sans ostentation ni grandiloquence, dans des paysages colorés travaillés avec un soin extrême, regorgeant d’une foule de détails qui tous racontent une histoire, ses tableaux exercent sur le spectateur une réelle fascination. On pourra toujours reprocher à Memling de s’être souvent contenté de répéter le même style de portrait dans des poses différentes mais il a su, malgré cette facilité d’atelier, conserver à chaque fois, une individualité fort attachante, à la manière de Van Eyck et Van der Weyden. Et c’est justement pour ses portraits que l’on venait de loin, même d’Angleterre. Il savait ajouter à une observation rigoureuse des particularités du visage une forme de douceur dans les finitions qui, non seulement n’altérait en rien le caractère psychologique mais offrait un résultat généralement très valorisant.
Le peintre de Cour
C’est nécessairement au contact de tous ces peintres dont les œuvres ornaient les églises des grandes villes des Flandres, du Hainaut et du Brabant, de Bruges à Bruxelles et de Gand à Tournai que Meynnart Wewyck a fait son apprentissage. On ne sait à quel moment il est arrivé en Angleterre ni à quel âge, mais on peut croire que c’est d’abord en qualité d’enlumineur qu’il a commencé sa carrière dans la mouvance royale. Il devait cependant posséder quelque talent pour être gratifié du titre de portraitiste officiel d’un roi d’Angleterre, ce qui ne s’était jamais vu avant lui. C’est donc en septembre 1502 qu’on le découvre pour la première fois à l’occasion d’une commande de quatre portraits de la famille royale d’Angleterre destinés au roi Jacques IV d’Ecosse. Ces tableaux représentent le roi Henri VII, son épouse Elizabeth d’York, leur fils Henri (futur Henri VIII) et leur fille Margaret, devenue reine d’Ecosse depuis son mariage avec Jacques IV en janvier 1502. Wewyck serait le premier peintre de portrait officiel d’un roi d’Angleterre. Des quatre œuvres originales, deux auraient disparu et ne seraient plus connues que par des copies de plus ou moins bonne qualité. Il n'est pas dit, cependant, qu'on ne les retrouve pas un jour parmi les nombreuses oeuvres de cette époque aujourd'hui encore sans attribution.
La Reine Elizabeth d'York
La National Portrait Gallery de Londres conserve un panneau représentant la reine Elizabeth dYork qui pourrait être la copie d’un des panneaux peints par Wewyck pour le roi d’Ecosse. D’autres copies du même portrait sont conservées dans diverses collections.
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| D'après Meynnart Wewyck Elizabeth d'York (1502) Londres, National Portrait Gallery |
La reine est reconnaissable à sa coiffe dite en gable, c’est-à-dire en forme de toit, typique de la cour des Tudor. Malgré quelques variantes dans le choix des accessoires et des factures très inégales d’un panneau à l’autre, il semble que toutes les versions se rattachent à un seul et même original. Il s’agît, à n’en pas douter, de l’unique portrait de la reine qui ait été réalisé de son vivant. Si tel est le cas, il est fort probable qu’on le doive à Meynnart Wewyck qui, rappelons-le, en sa qualité de peintre officiel du roi, était plus que tout autre, habilité à approcher les membres de sa famille. Isabelle d’York décèdera l’année suivante, à l’âge de 37 ans, d’une hémorragie consécutive à son huitième accouchement. L’analyse de son portrait, à commencer par les traits de son visage, révèle une femme trentenaire. La blancheur de la peau masque certes quelques détails mais la lourdeur des paupières, l’amorce d’un double menton, l’épaisseur des joues et la présence du sillon nasogénien sont autant d’indices confirmant la maturité de la reine. Malgré le caractère austère pour ne pas dire hiératique du portrait, on décèle en observant le modelé particulier des lèvres de même que la légèreté et la précision avec lesquelles sont dessinés le nez et les arcades sourcilières, les recettes picturales d’un artiste qui a fréquenté l’atelier des maîtres.
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| D'après Meynnart Wewyck Elizabeth d'York (1502) National Collection Trusts |
On ne sait quelle version se rattache le plus à l’original mais il ressort que les peintres qui l’ont copié ont dans l’ensemble insisté sur les éléments dont ils avaient le mieux la maîtrise. C’est le cas des bijoux et des pièces de broderie qui ornent les rabats de la coiffe. Stylisées dans certaines copies, elles sont en revanche représentées, dans d’autres avec une réelle minutie. Quelques éléments communs à la plupart des copies manifestent, cependant, des faiblesses certainement déjà présentes dans l’original. C’est notamment le cas des mains dont la finesse constitue, certes, une marque de noblesse mais que l’artiste a si stylisées et déstructurées qu’elles en deviennent erratiques. La petite rose blanche épanouie que la reine tient bien droite entre ses mains est là pour rappeler qu'elle est une York. C'est à cause de cette rose et de sa rivale la rose rouge de la Maison de Lancastre que le royaume d’Angleterre s'est déchiré pendant près de trente ans. Fille aînée du roi Edouard IV, Elizabeth a perdu ses trois frères précocément ou dans des circonstances tragiques, restant avec ses quatre soeurs les seuls survivantes de la Maison d'York. Mais le destin a voulu que par le biais des mariages, le nom de la famille sorte de l’histoire. Devenue le symbole d’un passé
douloureux désormais révolu, la rose blanche, est en quelque sorte, ici, une fleur de deuil.
Le roi Henri VII
Parmi les quatre portraits commandés par le roi Jacques d’Ecosse figure celui du roi Henri VII. Là encore, on connait plusieurs copies de quelques portraits qui pourraient effectivement dater du début du XVIème siècle. Le recours à certains procédés d'analyse scientifique a récemment permis d'identifier la nature du bois utilisé pour les panneaux, tendant à clarifier les attributions. Un de ces portraits, notamment, est vraisemblablement de la main de Meynnart Wewyck, lui-même. La société des Antiquaires de Londres possède, effectivement, un panneau peint représentant le roi en buste qui par certains aspects présente quelques proximités stylistiques avec le portrait de la reine Elizabeth d’York.
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| La Rose Tudor signe de réconciliation associant le blanc des York et le rouge des Lancastre |
Le roi a 45 ans en 1502. Il règne depuis 17 ans mais il lui a fallu batailler pour faire valoir sa légitimité au trône. Force est de reconnaître que la généalogie des Tudor a de quoi interpeler un légitimiste sourcilleux. La branche paternelle remonte au mariage secret d’une reine veuve (qui plus est une Valois, c’est-à-dire une Française) avec un écuyer tandis que celle de sa mère, une Beaufort est issue de l’union illégitime entre un prince de sang et la gouvernante de ses enfants. Rassurons-nous, le prince et la gouvernante finiront par se marier. En fin politique, Henri s’empressa, une fois monté sur le trône d’épouser Elizabeth d’York, la fille aînée du roi Edouard IV et la nièce de Richard III. Pour sceller la réconciliation entre la rose blanche d’York et la rose rouge de Lancastre, il choisit de faire d’une rose à la fois rouge et blanche l’emblême des Tudor.
Les dimensions du panneau (0,32 x 0,24 m) correspondent à une œuvre répertoriée dans l’Inventaire des collections du roi Henri VIII. S’agirait-il du même tableau ? C’est possible. Le roi apparait devant un fond vert olive sous une arcade festonnée de style gothique donnant l’illusion de la profondeur. Il y est vêtu d’une lourde chemise dorée et d’une robe de velours grenat à revers fourré. Il porte sur la tête une toque de feutre noir à bord retroussé ornée d’un médaillon d’or d’où pendent trois perles goutte. Le vêtement est dans l’esprit du début du XVIème siècle mais reflète surtout l’image que veut donner le roi, celle de la retenue et de l’économie. On le disait avare. Parmi les attributs de son rang figure un collier d’or serti de pierres et de perles dont on ne voit en fait qu’une partie, dans le souci de ne pas faire étalage de luxe. Selon la mode du moment, la chevelure est au carré. Peut-être est-ce déjà un signe de son âge, mais celle-ci présente des reflets gris. Le visage est d’une pâleur extrême et inexpressif mais, malgré sa sobriété, le dessin est suffisamment précis pour mettre en valeur ses traits essentiels. Enfin dans sa main droite, une discrète rose rouge à cœur blanc rappelle que malgré la simplicité apparente du portrait, il s’agit bien d’un roi et d’un Tudor.
Henri, Prince de Galles
Le troisième tableau commandé par le roi Jacques d’Ecosse représente le prince Henri, futur Henri VIII. Le destin a voulu qu'au printemps de cette année 1502, le Prince de Galles Arthur, fils aîné d’Henri VII et d’Elizabeth d’York, meurre subitement à l’âge de quinze ans. Il venait tout juste d’épouser Catherine d’Aragon, infante d’Espagne. Bien qu'on le savait de santé fragile, on ignore quelle a pu être la cause de la disparition soudaine de ce prince dont le prénom témoignait de l'obsession de son père pour cette légitimité constamment mise en doute, jusqu'à se rattacher à des ancêtres plus ou moins légendaires. C’était le cas pour Arthur. Suite à la mort soudaine du Prince de Galles, il reviendrait à son frère cadet Henri de devenir roi à la mort de leur père. Jusque là dans l’ombre et destiné à une carrière dans les ordres, celui-ci va très vite s’accommoder de sa nouvelle position. Henri a alors 11 ans. Est-ce bien lui qui est représenté sur le tableau en question ? C’est fort probable mais s'agît-il du bon tableau? Il possède les traits d’un jeune homme plus âgé, ce qui reviendrait à dire qu'on aurait affaire à un autre portrait, postérieur de quelques années. Malgré le caractère, disons rustique de cette œuvre, l’artiste est parvenu à donner du prince une image relativement fidèle car ses yeux légèrement plissés et son regard sont bien ceux du futur Henri VIII, un regard qui restera le même au fil des années, direct, froid et perçant.
Il porte précisément le même vêtement que son père, une chemise dorée sous une robe de velours grenat fendue aux manches et au revers de fourrure brune. Il porte aussi sur la tête la toque de feutre noir à retrousse ornés de deux médaillons en or dont l’un porte une perle goutte. La coupe de cheveux est rigoureusement au carré dans le plus pur esprit de ce tout début de siècle. A l’instar de son père, le prince tient la rose des Tudor dans la main droite mais contrairement à la retenue qui caractérise le portrait du roi, le jeune Henri affiche de façon ostentatoire un double collier comme signe de luxe et de richesses. Il d'agît d'un remarque travail de joaillerie composé d’une série de perles et de pierres précieuses en sautoir, en apparence des rubis. Des rubis, des spinelles, du verre poli ou tout simplement un artifice du peintre? Faute de preuve formelle, à chacun de se faire une opinion. Une chose est certaine, cependant : devenu roi, Henri VIII n’a jamais caché une attirance pour le rouge du rubis.
La Princesse Margaret Tudor
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Margaret Tudor reine d'Ecosse médaillon daté de 1603 figurant sur un arbre généalogique des souverains écossais. Portrait peut-être inspiré d'un original perdu |
Le quatrième tableau représentait Margaret Tudor, promise alors au roi d’Ecosse Jacques IV. C’est peut-être à l’occasion de son futur mariage avec une princesse anglaise et en l’honneur du Traité de Paix Perpétuelle qu’il venait de signer avec Henri VII que le roi écossais commanda les portraits des souverains d’Angleterre et de leurs deux enfants. Meynnart Wewyck en reçut le paiement en septembre 1502. Le traité de mariage avait été conclu en janvier de la même année et devait être entériné par procuration le 15 janvier 1503, faisant de Margaret la nouvelle Reine d’Ecosse alors qu’elle n’avait pas encore treize ans et qu’elle n’avait, surtout, jamais rencontré son mari. On dit que Meynnart Wewick se rendit en Ecosse au cours de cette période. Peut-être s’était-il chargé de livrer les tableaux en personne mais cela parait étonnant car c’est à Londres que les tableaux commandés par le roi d’Ecosse lui avaient été réglés. Peut-être était-il envoyé par le roi Henri VII pour y faire le portrait de Jacques IV, séduit, lui aussi, par l’idée d’avoir son propre portrait de la main d’un artiste officiel. Ce ne sont là qu’hypothèses. Quels sont les tableaux représentant le roi et la reine d’Ecosse susceptibles de présenter un lien avec Meynnart Wewyck. Le portrait de la princesse Margaret réalisé en 1502 a manifestement disparu et tous ceux que l’on possède d’elle, pour l’essentiel des copies bien souvent de médiocre qualité, ne remontent pas avant les années 1520 quand il ne s’agît pas d'œuvres posthumes. Pour preuves, les vêtements que portent généralement la reine sont typiques de la mode dite « à la française » qui n’apparaît en Grande Bretagne qu’à l’aube des années 1520. Elle pose notamment dans une robe corsetée à décolleté carré qui dégage largement le haut de buste, coiffée du fameux chaperon à templettes qui connaîtra en Angleterre ses heures de gloire avec la reine Anne Boleyn. Celui-ci se composée d’un serre-tête descendant jusqu’au départ du cou, habillé d’un bandeau simple ou double d’étoffe brodée de perles ou de pièces d’orfèvrerie.
Bien que veuve dès 1513 après que le roi Jacques IV ait trouvé la mort lors de la bataille de Flodden, en combattant les Anglais, Margaret ne cessera jamais de s’arrimer au pouvoir, jusqu’à sa mort en 1541 à l’âge de 51 ans. Très controversée, très contestée même dans un pays qui depuis plus de deux siècles avait lié son sort à celui de la France, ayant connu des amours tourmentées mais aussi bataillé sans relâche pour préparer l’accession au trône de son fils Jacques V, elle aura surtout passé une large partie de sa vie tumultueuse à tenter de réconcilier l’Ecosse et l’Angleterre. Elle n’y parvint pas, tant était profonde l’aversion de l’une pour l’autre mais le chemin était tracé.Le portrait de Lady Margaret Beaufort
On possède peu d’informations sur l’activité de Meynnart Wewyck (ou Maynard Waywack selon un document de 1506) après la commande du roi d’Ecosse. On sait qu’il résidait à Londres et resta au service du roi Henri VII. Il y réalisa quelques portraits mais ce n’est qu’en 1510 que son nom réapparait officiellement à l’occasion d’une autre commande émanant, cette fois, de l’évêque de Rochester, John Fisher. Il s’agissait d’un tableau représentant la Comtesse de Richmond, Lady Margaret Beaufort, mère d’Henri VII. Elle était décédée à l’âge de 66 ans le 29 juin 1509 à l’abbaye de Westminster où elle s’était retirée quelques années plus tôt une fois prononcés ses vœux de chasteté, un fait tout à fait rare pour une femme autrefois mariée et mère d’un enfant. Le roi Henri VII venait de mourir deux mois plus tôt et elle avait à peine achevé l’organisation de ses funérailles et du couronnement de son petit-fils Henri VIII lorsqu’elle s'éteignit à son tour. Elle fut enterrée dans l’église de l’abbaye mais ce n’est qu’un an plus tard que fut élevé en marbre noir le monument funéraire à sa mémoire.
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| Lady Margaret Beaufort (1443-1509) Gisant en bronze réalisé par le sculpteur Pietro Torrigiano d'après des dessins de Meynnart Wewyck Abbaye de Westminter, Londres |
La statue gisante en bronze de la Comtesse fut commandée par Henri VIII au sculpteur Pietro Torregiano (Florence, 1472 - Séville, 1528) d’après, les dessins de Meynnart Wewyck. Originaire de Florence et formé sous le patronage de Laurent de Médicis, Torregiano avait entamé une carrière prometteuse aux côtés de jeunes artistes de talent avant de se voir exclu pour son agressivité. Colérique et impétueux, il avait un jour brisé le nez de Michel-Ange lors d’une futile dispute suite à quoi il lui avait fallu quitter la ville. C’est au cours de ses pérégrinations qu’il fut invité à rejoindre l’Angleterre.
L’hommage à Lady Margaret Beaufort comportait aussi un tableau la représentant vivante. C’est à Meynnart Wewyck qu’en fut confié l’exécution moyennant un salaire de 3£. Réattribuée récemment au peintre, cette œuvre est aujourd’hui encore conservée dans les collections de St John’s College àCambridge, un établissement fondé en 1511 par John Fisher, ancien aumônier de la défunte. Le choix du lieu ne devait rien au hasard car c’était à Lady Margaret Beaufort qu’on devait, entre autres, la création d’une chaire de théologie à l’université de Cambridge.Les dimensions de cette oeuvre sont certes inhabituelles (1,80 mx 1,22m) mais le portrait en tant que tel n’en occupe qu’une très modeste portion. Bien que très dépouillé, tout juste réduit à quelques éléments essentiels, le décor dégage un sentiment de richesse et de raffinement, se déployant comme un condensé de la vie de la Comtesse. Rien n’indique de façon formelle que Wewyck ait croisé Lady Margaret Beaufort de son vivant ni qu’il ait réalisé d’elle un portrait aujourd’hui disparu mais on peut supposer que ce n’était pas uniquement le fait du hasard s’il avait été choisi pour ce travail. Le tableau n’est pas exempt de maladresses, ne serait-ce que dans la construction de la perspective mais il affirme en contrepartie une certaine maîtrise dans la représentation des éléments décoratifs, à la manière des enluminures.
La Comtesse de Richmond y apparait en prière dans une pièce éclairée par une fenêtre à meneaux en arc outrepassé munie de vitraux dormants. Malgré l’apparence austère que lui confère une atmosphère où dominent les tons sombre, on y découvre un riche décor mural dans les nuances de gris parsemé de motifs au pochoir représentant une herse au cœur d’une rose en arabesque. Le rendu de la profondeur y est hésitant mais le regard peut s’attarder sur le luxueux dais de brocart à l’orientale qui illumine la composition et contribue à rehausser le caractère proprement sacré qu’est censé renvoyer ce portrait. Il est orné d’une imposante rose pouvant autant symboliser les familles d’York et de Lancastre que la nouvelle dynastie des Tudor. Au centre de la tenture murale est brodée la herse emblématique des Beaufort que l’on retrouve également peinte sur un des vitraux de la fenêtre. Au-dessus de la herse figurent les armes personnelles de Lady Margaret.
On y voit, soutenu par un aigle et un lion, un blason contrécartelé aux couleurs de la royauté anglaise qui depuis Edouard III associent le lion des Plantagenet à la fleur de lys capétienne. Celui-ci est surmonté de la couronne royale. Bien qu’ils n’aient joui d’aucun droit spécifique, les Tudor s’étaient arrogé ces armoiries en tant que descendants de la reine Catherine de Valois, veuve du roi Henri V. Celle-ci avait, en effet, épousé en secret un seigneur gallois de sa suite, un certain Owen Tudor, dont elle avait eu un enfant prénommé Edmond, futur époux de Lady Margaret Beaufort. Au sortir de la Guerre des Deux Roses, Henri VII avait eu à prouver sa légitimité au trône face à ceux qui l’accusaient d’usurpation. Il était certes le cousin d’Henri VI mais sa grand-mère Catherine de Valois, ayant été reine par alliance n’avait hérité d’aucun privilège sur la couronne. De leur côté, les Beaufort revendiquaient, à juste titre, leur ascendance royale. Lady Margaret était bien l’arrière-arrière-petite-fille du roi Edouard III, mais la branche étant issue d’une liaison morganatique avait l'interdiction de revendiquer la couronne. Adopter les armoiries royales d’Angleterre était donc, pour deux raisons essentielles, un acte politique majeur : pacifier le royaume en réaffirmant la continuité du pouvoir et briser toute contestation relative à la légitimité du souverain. Le visage de Lady Margaret Beaufort, tel qu’il est représenté sur le tableau frappe d’abord par sa pâleur, une absence de nuances censée faire ressortir l’intensité de la dimension spirituelle. Elle affiche un teint blafard et les rides disgracieuses d’une femme âgée parvenue au terme de sa vie. On reconnait, cependant, une proximité entre les grands traits de son visage et ceux de son fils, le roi Henri VII dont Meynnart Wewyck a eu plus d’une fois l’occasion de peindre le portrait. Elle porte l’habit des religieuses, conformément à la règle de vie monastique qu’elle s’est imposée quelques années plus tôt. Il s’agît d’un ensemble noir composé d’une grande tunique sous une lourd manteau noir, le visage étant enserrée dans une guimpe blanche à gorget sur une courte pélerine tuyautée vraisemblablement de mousseline noire. Celle-ci est surmonté d’une coiffe blanche en gable qui bien que sans ornement évoque sans ambiguïté la mode en vogue à la cour des Tudor. Elle est en prière, les mains jointes, laissant apercevoir quelques fines bagues en or, témoins discrets d’un rang que même la frugalité d’une vie cloitrée ne vient effacer. En fait, il n’est, dans ce grand tableau, question que de son rang. Tous les détails rappellent que malgré son apparence ascétique, elle est d’abord la mère d’un roi et la fondatrice de la dynastie. Elle est agenouillée devant un pupitre recouvert d’une nappe de brocart semblable à la tenture qui habille la pièce. Sur la tablette est ouvert un luxueux livre de prières, peut-être un manuscrit, à moins que ce soit un ouvrage imprimé, dont la tranche est finement dorée. Celui-ci est déposé sur deux petits présentoirs protégés par des napperons verts probablement en satin.
Le peintre d'Henri VIII
Une fois couronné roi, Henri VIII conserva Meynnart Wewyck auprès de lui. Il le connaissait depuis son adolescence et le peintre flamand avait déjà réalisé au moins un portrait de lui. On peut lui attribuer au moins deux autres portraits, probablement datés du début des années 1519-1520. Le roi atteint la trentaine et porte la barbe. On ne sait qui de François 1er ou d’Henri VIII a lancé le premier cette mode apparue en Italie au milieu des années 1510, au grand dam de l’Eglise. Après sa victoire à Marignan, François 1er était certes le mieux placé pour la ramener en France mais on sait que ce n’est qu’en 1521 qu’il décida de porter la barbe, suite à une blessure accidentelle au visage.
En Angleterre, on suivait alors de très près tout ce qui pouvait venir de France mais depuis l’échec de l’entrevue du Camp du Drap d’Or en juin 1520, Henri VIII éprouvait un tel ressentiment envers François 1er qu’on a du mal à imaginer qu’il aurait voulu l’imiter. Les trois portraits du roi d’Angleterre reprennent le même fond vert, soit un velours de Gênes ou plus simplement un tissu damassé. D’un point de vue chronologique, on serait tenté de les classifier en fonction de l’évolution de la barbe. Les deux premiers pourraient être des originaux qui peints sur des panneaux provenant du même chêne d’Estonie. Le troisième, certainement plus tardif, pourrait être la copie d’un original disparu. Le roi y porte d’abord un simple collier, de couleur rousse, comme l’étaient les cheveux de sa mère Isabelle d’York. La barbe reste fine mais la moustache a fait son apparition sur les deux autres. On connait le goût d’Henri VIII pour les parures de joaillerie, les pierres et les perles. L’or y est si présent que l’artiste s’est même livré à un exercice de dorure à la feuille pour en faire ressortir le caractère fastueux, quitte en revanche à écraser les volumes. Le roi y apparait sur un des tableaux avec le même collier serti de rubis (ou de spinelles) que sur le portait commandé en 1502 par Jacques d’Ecosse. Le vêtement présente, en revanche, peu d’originalité. On y retrouve la chemise au fil d’or sans col et le manteau de velours grenat brodé d’or à revers de fourrure. Le couvre-chef reste l’incontournable toque de velours noir dont la retrousse est ornée d’un médaillon. D’une manière générale, ces portraits présentent moins d’intérêt artistique qu’historique. Wewyck semble avoir travaillé en Angleterre jusqu’en 1526, date à laquelle on perd définitivement sa trace.On connaît plusieurs portraits de personnalités anglaises, connues et inconnues présentant des similitudes avec la manière de Meynnart Wewyck sous-entendant qu’il a dû, en son temps, avoir son propre atelier et des apprentis. Aucun nom, cependant, ne nous est parvenu, en l’état actuel des recherches.












