Résidant à Londres en 1545, Gerlach Flicke s'y présentait comme l’héritier spirituel d’Hans Holbein décédé deux ans plus tôt. Originaire d’Allemagne du Nord, probablement d’Osnabrück, on lui doit effectivement des portraits d’une facture honorable qui, sans pour autant rivaliser avec l’excellence artistique d’Holbein, permettaient à Flicke de se réclamer de lui. C’est certainement pour cette raison qu’il ajoutait à sa signature le label Germanus destiné à le distinguer des artistes anglais, médiocres à ses yeux. Le fait que sa peinture soit fortement inspirée de la manière d'Holbein supposerait que Flicke l’ait personnellement croisé au cours de sa vie. Peut-être compta-t-il parmi ses assistants à Londres au début des années 1540 ou pourquoi pas, aussi, en Allemagne lorsqu'Holbein séjourna à Clèves.
Sans être honoré du titre de peintre du roi, il eut semble-t-il l’occasion de travailler auprès de la Cour des Tudor, fréquentant notamment des personnalités impliquées dans la Réforme. Cette proximité avec le milieu protestant auquel il devait lui-même appartenir fut fort probablement une des raisons qui le poussèrent à émigrer vers un pays où les tensions religieuses n’étaient pas aussi vives que dans le sien.
Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que l’œuvre la plus significative de ses débuts en Angleterre soit un portrait de l’archevêque de Canterbury Thomas Cranmer (1489-1556), principal artisan de la Réforme et de l’organisation de la toute nouvelle Eglise Anglicane. Flicke ne mentait pas quand il s’affirmait comme un disciple d’Holbein. Le portrait de Cranmer montre effectivement à quel point il a retenu la leçon du portraitiste d'Henri VIII. Le dessin est rigoureux, la ligne austère mais sûre. Le regard de l’archevêque est certes froid, pour ne pas dire lointain, l’expression est même sévère si l’on considère l’inflexion des lèvres, les traits expriment une détermination sans faille mais la physionomie d’ensemble possède une certaine rondeur inspirant à la fois le respect et la confiance. Cranmer apparaît dans la sobre tenue de son ministère, sans ornement, sans même un pendentif rappelant l'importance de sa fonction. Au contraire, il n’y a là ni croix, ni Christ, uniquement des livres de prière dépouillés de toute futilité décorative. Le message a pour cible le clergé catholique accusé d'idolâtrie pour la part qu'il acorde aux images pieuses. Le fait, dans ce sens, d’exposer des figures mythologiques suggestives n’a rien d’anodin. Comme chez Holbein, le luxe a été réservé aux détails, que ce soit le tapis ottoman, la chaise à bras a incrustation d’ivoire de style hispano-mauresque, ou encore les grotesques en bas-relief sur le panneau de gauche. L’artiste a délibérément négligé la profondeur préférant raccorder tous les éléments sur un même plan et s’attarder sur le traitement des modelés ou bien l’ajout de cocasseries dans les finitions comme ces vitraux brisés par endroits et des esquiches dans la pierre. Un élément retient particulièrement l’attention, ce n’est pas un hasard. Il s’agit de la bague que porte l'archevêque à l'index gauche, le seul objet qielque peu précieux du tableau. On y distingue des armoiries, en l’occurrence celles de Thomas Cranmer lui-même comme le rappellent les initiales TC qui y sont inscrites. Le motif est complexe mais on y remarque les symboles héraldiques que le roi Henri VIII lui avait officiellement accordés. Le blason est écartelé, signe d'une hypothétique alliance matrimoniale mettant toutefois en évidence le chevron symbolique des Cranmer dont les trois grues informelles qui l'entouraient à l'origine sont devenues des pélicans, symboles de l'amour du prince pour son peuple.
Comme souvent, ce genre de portrait est à décoder comme un instrument de propagande. L'allégorie du pélican en pitié qui verse son propre sang pour nourrir sa progéniture n'est autre qu'une identification à Jésus lui-même dont le sang du calice ou de la croix a été répandu pour le salut des hommes. Thomas Cranmer se présente en somme comme le vrai représentant de ces valeurs, c'est-à-dire l'héritier légitime de l’enseignement du Christ.
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| Gerlach Flicke (1547) Portrait d'un Gentilhomme Sir John Digby ou William Grey Edinburgh, National Gallery of Scotland |
La signature de Gerlach Flicke apparait sur un portrait peint en 1547 représentant un membre de la noblesse dont l’identité n’est pas établie. Il pourrait s’agir de Sir John Digby ou de William Grey.
John Digby d’Ab Kettleby (c. 1508-1548), un gentilhomme du Leicestershire avait notamment été au service de Sir Thomas Manners, 1er Comte de Rutland, un cousin d’Henri VIII qui comptait parmi ses dernières missions d’avoir accueilli Anne de Clèves lors de son arrivée en Angleterre. En sa qualité de commissaire, Digby avait été chargé par Thomas Cromwell d’arrêter les prêtres récalcitrants. Il avait aussi servi dans l’armée lors de la guerre contre la France au sein du contingent du Leicestershire. On le savait enfin proche de la reine consort Catherine Parr qui possédait quelques liens lointains avec sa familles.
Issu d’une famille aristocrate du Herefordshire, William Grey, 13ème baron Grey de Wilton (1508/9-1562) avait commencé sa carrière au Parlement avant d’être versé dans l’armée en 1542 au moment où l’Angleterre s’engageait aux côtés de l’empereur Charles-Quint face à Francois 1er et son allié le sultan ottoman Soliman le Magnifique. Grey fut placé en 1544 sous les ordres du duc de Suffolk Thomas Howard dont la mission était d'investir la ville fortifiée de Montreuil. Le siège échoua mais l’armée anglaise parvint à s'emparer de Boulogne. Ses qualités militaires furent en cette occasion reconnues par le roi Henri VIII qui, en avril 1546 lui accorda le titre de lieutenant de Boulogne, relevant de ce poste le Comte de Surrey, Henry Howard. Les relations entre les deux hommes étaient, semble-t-il, tendues depuis un bon moment. Accusé de haute trahison pour d’autres raisons, Howard devait être exécuté en janvier 1547. Le tableau de Gerlach Flicke date justement de l’année 1547. Mais s’il s’agit bien de Sir William Grey, cela voudrait dire qu’il aurait été peint au plus tard au cours de l’été car, nommé par Edouard VI à la tête de la cavalerie anglaise envoyée en Ecosse, le Baron allait être grièvement blessé lors de la bataille de Pinkie Cleugh le 10 septembre. La lame d’une lance lui traversa la bouche, arrachant une dent et coupant en partie la langue provoquant une intense hémorragie. D’une constitution physique exceptionnelle, Grey fut de nouveau sur pied douze jours plus tard lors de la prise de Hume Castle.
Agé de 40 ans selon ce qui est inscrit sur le tableau, le gentilhomme se distingue d'abord par son regard expressif, tendu vers l’horizon. Il affiche une longue barbe brune qui pourrait être la conséquence d'un engagement militaire ininterrompu pendant plusieurs mois et porte à la ceinture l’épée et la dague rappelant, si besoin était, son appartenance à la noblesse. Il tient en revanche son gant discrètement roulé dans la main droite mettant en évidence à l’auriculaire un anneau d’or dont le motif héraldique pourrait être un pélican et son giron. L’originalité de ce portrait réside dans l’étonnant "jerkin", cette tunique militaire de cuir de buffle beige travaillée en longues taillades régulières dont est affublée le gentilhomme sous sa chamarre de laine à manches gigot doublée de fourrure. Le fond uniformément bleu est censé situer la scène en extérieur si l’on en croit la silhouette tout en volutes des campanules en fleur qui s’en détache.
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| Attribué à Gerlach Flicke (1547) Portrait de Thomas Wentworth 1er Baron Wentworth Huile sur bois (0,77 x 0,73 m) Londres, National Portrait Gallery |
Il existe un autre portrait daté de la même année représentant Thomas, Baron Wentworth (1501-1551), le cousin de la reine Jane Seymour. Pair d’Angleterre et proche d’Henri VIII, il avait été un des artisans du divorce du roi d’avec Catherine d’Aragon et participé, de par ses fonctions, au procès de la reine Anne Boleyn et de son frère Lord Rochford. On a attribué ce tableau à John Bettes l’Ancien mais il est en fait plus proche du style pictural de Flicke, ne serait-ce que par la présence d’éléments architecturaux au second plan. Vêtu de noir dans une chamarre à large carrure fourrée d’hermine, Wentworth tient, selon l’usage, sa paire de gants dans la main droite mais, fait assez rare, l’épée et la dague, d’ordinaire bien visibles à la ceinture, sont ici cachées par un bâton. Cet objet traditionnellement porté à l’occasion de la cérémonie du couronnement pourrait avoir quelque lien avec le décès du roi Henri VIII survenu en janvier 1547 et au sacre de son fils Edouard VI. Sur un tapis ottoman, on aperçoit dans le coin gauche la silhouette d’un chien de compagnie certainement de race « cavalier » qui prend à témoin le spectateur, contrairement à son maître qui, lui, regarde au loin. Symbole de loyauté et de fidélité, la présence d’un chien que Jan Van Eyck avait lui-même introduit dans son portrait des Epoux Arnolfini, est donc moins une marque d’affection envers ce petit animal que l’illustration de l’engagement de Wentworth vis-à-vis des Tudor.
La représentation d’armoiries peut être l’œuvre d’un peintre différent, spécialisé dans le genre. On y découvre dans le premier quartier de gauche les armes de la famille « de sable au chevron d’or à trois têtes de lion d’or » dont les origines remontaient à un certain John Wentworth, chevalier dans le Yorkshire à la fin du XIIIème siècle.
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| Gerlach Flicke Portrait présumé de Sir Peter Carew Huile sur bois Edinburg, Scottish National Gallery |
On rattache à Gerlach Flicke un portrait de Sir Peter Carew (1514-1575) probablement daté de 1547. On y reconnait d’emblée une tunique pratiquement identique à celle que porte le gentilhomme (John Digby ou William Grey) dans un tableau précédent. Il exhibe une longue barbe à deux pointes et bien évidemment l’épée et la dague que lui autorise son rang. Issu d’une famille de gentilhommes du Devon, il se fit remarquer dès son enfance par son indiscipline et ses effronteries, à tel point que son père s’en débarrassa en le confiant, tout jeune, à un ami français qui l’emmena avec lui sur les champs de bataille. Après avoir frôlé la mort à Pavie, il entra un temps au service du Prince d’Orange qui le recommanda lui-même à Henri VIII. Son parcours intéressa vivement le roi qui l’envoya pour diverses missions à Venise, Milan, Vienne et Istanbul. Chargé en 1544 de commander un navire lors de la guerre contre la France, il fut élevé au grade de chevalier l’année suivante. Sir Peter Carew a revêtu ici le même "jerkin" tailladé que sur un tableau très similaire représentant un autre gentilhomme. Ils devaient nécessairement se connaître ou avoir un fournisseur commun. Les deux protagonistes présentent des caractères communs qui ne lassent pas de surprendre comme l’importance de la barbe, laissant entendre que étaient à ce moment là affectés l'un et l'autre dans l'armée.
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| Gerlach Flicke (1554) à gauche - autoportrait à droite - le pirate Henry Strangways Miniature sur vélin Londres, National Portrait Gallery |
On ne sait pas si l’engagement de Gerlach Flicke du côté de la Réforme eut quelque chose à voir avec sa mise sous les verrous mais toujours est-il qu'il est emprisonné à Londres (probablement la Tour de Londres) en 1554. On ne connait pas la véritable raison qui a pu le conduire derrière les barreaux mais il ne serait pas étonnant qu’il fut victime de la répression qui frappa les protestants sous le règne de Mary Tudor. C’est peut-être là, dans des conditions précaires qu’il a réalisé ses œuvres les plus émouvantes. Il s'agit d'un diptyque composé de miniatures sur vélin dont le fond bleu à l’azurite rappelle qu’il maîtrisait plutôt bien les usages de cette forme d'expression artistique. Gerlach Flicke s’est représenté dans l’une, vieillissant mais suffisamment alerte pour rédiger à l’aide de son pinceau un testament symbolique. On peut y lire «Such was the face of Gerlach Flicke when he was a painter in the City of London. This, he himself painted from a looking glass for his dear friends. So that they might have something to remember him after his death » (Voilà quel était le visage de Gerlach Flicke quand il était peintre dans la Cité de Londres. Il l’a peint avec un miroir pour ses chers amis. Ils pourront ainsi avoir quelque chose en souvenir de lui après sa mort). L’autre portrait représente Henry Strangwish (Strangways), un homme de bonne famille condamné pour piraterie. Strangways s’était fait connaître aux côtés du clan des Killigrew, une fratrie issue de la petite noblesse de Cornouailles qui s’était faite pour spécialité de rançonner les navires espagnols naviguant en Mer d’Irlande. Ardents protestants, ils s'empressèrent de fuir vers la France à l’arrivée de Mary Tudor, où le roi de France leur donna la permission de continuer de faire la chasse aux bateaux espagnols. Strangways eut cependant moins de chance. Rattrapé par les navires de guerre que la reine avait envoyé à ses trousses, il fut conduit à la Tour de Londres où il passa quelques années. Gracié en 1559 par Elizabeth suite à l’intercession de marchands influents il servit, dès lors, la couronne en qualité de corsaire. Il trouva la mort à l’automne 1562 lors d’une expédition destinée à sauver les Protestants réfugiés dans la ville de Rouen assiégée par les troupes du Duc de Guise.
On ignore combien de temps Gerlach Flicke passa en prison et à quelle date il fut libéré. Il semble, en tout cas, que cette épreuve l’ait poussé à mettre un terme définitif à sa carrière de peintre. Il est décédé le 24 janvier 1558 à Londres, dans la paroisse de St Giles-sans-Criplegate, laissant ses biens à un serviteur d’Osnabrück.





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