lundi 16 novembre 2020

Lucas Horenbout (c. 1490-1544)

 

Atelier de Lucas Horenbout (c. 1530)
Londres, Archives Nationales

Né à Gand au début des années 1490, il fut formé dans l’atelier de son père Gérard Horenbout où il apprit l'enluminure et plus accessoirement à préparer les cartons des vitraux et des tapisseries. Miniaturiste de renom, Gérard Horenbout travailla jusqu'en 1522 au service de la Régente Marguerite d'Autriche. On l'identifie aussi écomme étant le Maître de Jacques IV d’Ecosse, auteur d’un livre de prières enluminé qui constitue certainement une des œuvres les plus abouties produites par les ateliers flamands.

En ce tout début du XVIème siècle, la miniature avait atteint un réel niveau d’excellence mais révélait aussi ses limites. Conçue dabord pour illustrer les manuscrits, elle en avait fait des oeuvres d'art sans pour autant, s'en étant jamais émancipé, restant uniquement accessible à de rares privilégiés. A ce moment charnière, l'héritage médiéval dont l'enluminure avait été un des supports les plus symboliques, commençait à se dissoudre face à l'attirance des milieux intellectuels pour une nouvelle approche philosophique de la société. Stimulée par la redécouverte des auteurs antiques, de Lucrèce à Ovide, la pensée humaniste allait permettre à l''Homme" de se libérer du dogmatisme religieux en développant l'esprit critique et l'expérimentation scientifique. Ce bouleversement culturel que l'on a appelé la Renaissance rejaillissait, au premier chef, sur la création artistique. Bridée jusque là par les codes que lui imposait le clergé catholique, elle s'exemptait progressivement de ce carcan vermoulu pour devenir un instrument de communication arrimé à son siècle et non plus seulement à la gloire de Dieu et de ses saints. La peinture allait désormais fonctionner comme un véritable outil de propagande, un faire-valoir au service des puissants mais aussi un organe de mode. Pour les peintres, c'est un nouvel âge d'or qui s'amorçait dans une société où se montrer devenait la norme. Pour mieux paraître, le pouvoir avait besoin d’un répertoire iconographique à la mesure de l’image qu’il voulait promouvoir, de préférence la plus éloquente possible. La peinture allait la lui offrir

Reconnu dans l’Europe entière, Gérard Horenbout avait reçu, en 1521, la visite du peintre Albrecht Dürer mais c’était, semble-t-il, du côté de l’Angleterre qu’il entendait poursuivre sa carrière, ce qui n’est pas impossible lorsqu’on sait tout l’intérêt que le roi Henri VII portait, en son temps, aux manuscrits enluminés. Le fait d'avoir été employé par Marguerite d’Autriche, la belle-sœur de la reine Catherine d’Aragon, lui donnait quelques arguments pour favoriser son introduction auprès de la cour d'Henri VIII.  C'est certainement dès 1522 que Gerard Horenbout fit le voyage à Londres avec ses enfants. Il eut, dit-on, l'occasion de travailler pour le roi, désireux de revivifier l'enluminure anglaise. On ne possède pas de trace de son activité à Londres mais c'est, en revanche, son fils Lucas, répertorié comme peintre dès 1525 et sa fille Susannah, formée elle aussi à l'enluminure, qui seront amenés à y faire toute leur carrière.

A l'instar de son père, Lucas Horenbout (appelé plus souvent Hornebolt en Angleterre) dut, au départ, être employé à illustrer des manuscrits. Directement affecté au service du roi en 1534, il fut naturalisé trois ans plus tard, jouissant dès lors d’un statut fort enviable, bénéficiant d’un salaire tout à fait confortable et d’un appartement à Charing Cross. Il eut même l'autorisation de disposer de quatre compagnons.

Lucas Horenbout
Portrait d'Hans Holbein (1543)
Londres - Wallace Collection

Son mérite aura été d’avoir, sinon inventé (ce que l’on devrait, selon certains, au peintre français Jean Clouet), tout au moins populariser un nouveau genre, le portrait miniature. Fort de sa maîtrise de l'enuminure et conscient de la place prépondérante qu'était en train de prendre le portrait à la cour d’Henri VIII, il eut l’intelligence et l’audace de mélanger les deux. En fait, depuis près d'un siècle, les illustrateurs avaient souvent introduit les portraits des gens de pouvoir dans les manuscrits mais d'abord comme figurants. Dorénavant, ce serait au portrait de devenir à lui seul le sujet. Le succès fut, non seulement, au rendez-vous mais à l’origine d’un style pictural très prisé qui ne sera supplanté qu’avec l’avènement de la photographie. Le portrait miniature avait l’avantage d’être léger, confidentiel, échangeable et d'un moindre coût. Il pouvait être conservé discrètement voire secrètement, mais aussi voyager, être offert en présent et se porter en pendentif en hommage à un être cher. Il pouvait aussi être facilement copié pour ne pas dire reproduit de manière à être largement distribué. Il était également une véritable œuvre d’art, regroupant en somme tout ce que devait représenter le portrait en matière de finesse, de réalisme mais aussi de beauté. L’enluminure venait de trouver à se recycler et c’est en Angleterre, dans ce royaume jusque-là à la traîne des autres pays européens en matière de création picturale, qu’elle commença à s’épanouir.

La technique utilisée par Lucas Horenbout est la même que celle de l’enluminure. Le support est généralement en vélin, plus soyeux et plus lisse que le parchemin classique. Broyés très fin, les pigments sont ceux employés pour l’aquarelle ou la gouache, liés à la gomme arabique. Les formats les plus courants sont le cercle et à un degré moindre l'ovale. Quant aux dimensions, les plus fréquentes varient de 6 à 8 cm.

Attr. Lucas Horenbout (début années 1520)
Portraits d'Henri VIII et de Catherine d'Aragon
Londres, National Portrait Gallery

Lucas Horenbout
Portrait d'Anne Boleyn (1526-27)
Toronto, Royal Ontario Museum

La mode de la miniature s’est répandue comme une traînée de poudre à la cour d’Angleterre, à commencer par le roi Henri VIII, lui-même. Lucas Horenbout bénéficiait d’une place de choix au sein du cercle royal, à tel point qu’il était même mieux payé que le peintre Hans Holbein lui-même. On s’arrachait ses petits formats comme un fan club collectionne les photos de ses vedettes. On connait de nombreux portraits du roi Henri VIII pour la plupart attribués à Lucas Horenbout, de qualité assez inégale mais sans qu’il soit pour autant possible de faire la part entre les originaux et les copies.
Lucas Horenbout est cité en qualité de peintre à partir de1525. On a tendance à considérer, sans preuve, que cette date coïncide avec celle de son arrivée en Angleterre. Il est aussi fort  possible qu’il s’y soit installé quelques années plus tôt, aux côtés de son père. Prenons-en pour preuve deux portraits certainement réalisés simultanément, représentant Henri VIII et Catherine d’Aragon. On les attribue à Lucas Horenbout mais ils ne possèdent pas la maîtrise des œuvres qui ont fait son succès. Il s’agît vraisemblablement, selon l’expression consacrée d’œuvres de jeunesse (même si le peintre était, alors plus proche des trente ans), datant plus raisonnablement du début des années 1520. Il est écrit sur le portrait d’Henri VIII qu’il est âgé de 35 ans mais il est manifeste qu’il fait plus jeune. Il ne portait pas encore la barbe ou peut-être l’avai-il rasé. Nous sommes en fait au début des années 1520, à un moment où le roi hésitait entre la mode italienne à laquelle il semblait sensible et le respect des directives qui la prohibait depuis Henri VI. Catherine d’Aragon y était, pour sa part, tout à fait hostile. Il avait décidé de se laisser pousser la barbe à l'occasion de sa rencontre avec le roi de France François 1er au Camp du Drap d’Or, mais l’avait coupé par la suite, vexé, dit-on, par les remarques de l’ambassadeur de Venise sur sa couleur rousse. Si l’on admet que ces portraits ont été réalisés autour de 1520, la reine Catherine d’Aragon, de six ans plus âgée que son époux aurait eu 35 ans, ce qui semble assez conforme à son apparence.

Lucas Horenbout (1534)
Portrait d'Henry Fitzroy, Duc de Richmond 
et Somerset 
(1519-1536)
Fils illégitime d'Henri VIII et d'Elizabeth 
Blount, il fut le seul enfant illégitime du roi à 
être reconnu par son père
Royal Collection Trust
Les portraits du roi Henri VIII se sont enchaînés, suivant l’évolution de sa physionomie au fil des années. Lucas Horenbout conserva son titre et ses avantages jusqu’à sa mort en 1544, ce qui l’amena à approcher la famille royale durant près de 20 ans Il fut donc le témoin privilégié des tumultes et des tragédies qui marquèrent la seconde partie du règne d’Henri VIII.

23 de ses miniatures originales sont actuellement répertoriées. De certaines, il ne subsistent que des copies tandis que d'autres ne font pas l'objet d'une attribution irréfutable. Horenbout travailla notamment durant plusieurs années aux côtés d'Hans Holbein et il n'est pas exclu qu'il s'en soit inspiré. Certains portraits laissent, en effet, planer un doute quant à leur véritable auteur. On peut suggérer que des portraits grand format de la main d'Holbein aient pu être repris en miniature par Horenbout afin d'en permettre la diffusion. 


Hans Holbein, Lucas Horenbout ?
Portrait de Catherine Howard (1540)
Royal Collection


Prenons, à ce titre, l'exemple du portrait de Katherine Howard, la cinquième épouse d'Henri VIII décapitée pour adultère en 1542 à l'âge de 21 ans. On ne connait d'elle qu'une miniature datée certainement de l'année de son mariage en 1540. Celle-ci est traditionnellement attribuée à Hans Holbein bien que l'artiste n'ait guère eu d'intérêt pour ce type de format. Preuve en est qu'on a longtemps considéré comme un autoportrait la miniature le représentant le pinceau à la main, alors qu'une récente analyse a démontré qu'il est en fait dû à Lucas Horenbout. Il parait assez clair que la présence à la cour d'un peintre majeur comme Holbein ne pouvait qu'exercer une forte influence sur des artistes évoluant dans son cercle. Peut-être aussi y a-t-il eu une réciprocité entre les deux peintres, certains historiens d'art prétendant même qu'Holbein aurait été initié à la miniature par Lucas Horenbout. Cette éventualité ne fait toutefois pas l'unanimité dans la mesure où, selon d'autres, la technique d'Holbein aurait été davantage inspirée par des artistes français comme Jean Clouet. Cette seconde possibilité reste, toutefois, peu crédible car il n'est pas établi que les quelques miniatures réalisées d'après les dessins du peintre français soient effectivement de sa main.

 En dehors du portrait de Catherine Howard, quelques miniatures de la même époque sont attribuées à Holbein, sans aucune certitude. D'un point de vue stylistique, elles seraient pourtant plus proche de la manière d'Horenbout. A contrario, l'historien d'art Roy Strong, spécialiste de cette période, pense que celui-ci serait certainement le Master of the Cast Shadow Workshop (Atelier de l'Ombre Portée), dont on connaît quelques portraits de rois et de reines, à commencer  par celui de Jane Seymour daté de 1536. Il est manifeste que ce peintre a été d'une part été très influencé par Holbein mais qu'il possède aussi une forte individualité. Malgré sa mauvaise conservation, le portrait de la reine est d'un réel intérêt.

Master of the Cast Shadow Workshop
Portrait de la reine Jane Seymour  (1536)
On connaît surtout de Jane Seymour par le portrait qu'en a fait Hans Holbein, une femme raide à l'air pincée, le visage emprisonné dans sa coiffe en gable mais on la découvre dans ce second tableau vêtue d'une élégante robe de brocart et velours noir et or amplement décolletée, à larges revers de manches avec sur la tête une coiffe à la Tudor bien plus légère, dans les mêmes dominantes noir et or. On sait qu'en sa qualité de peintre du roi, Lucas Horenbout était impliqué dans les décors éphémères qui accompagnaient les événèments festifs mais aucune des oeuvres de lui qui nous soient parvenues ne laissent présager d'une maitrise aussi aboutie du portrait grand format.    

Lucas Horenbout est mort à Londres et a été enterré dans le cimetière de paroisse St Martin of The Fields. Il laissait une veuve, Margaret, qualifiée de peintre et une fille Susan, spacilaisée elle aussi dans la miniature. Nous ne possédons aucune trace de leurs oeuvres mais il est probable qu'elle aient pour tâche la réalisation de copies de miniatures.  


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