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| Hans Holbein le Jeune Autoportrait (c. 1542) Florence, Galerie des Offices |
De l'Allemagne à la Suisse
Hans Holbein naquit en 1497 à Augsbourg, en Bavière. Son père, prénommé Hans, lui aussi, était peintre. Il possédait avec son frère Sigismund un atelier plutôt florissant spécialisé dans les compositions religieuses, et notamment les grands tableaux d’autel. C'est auprès d'eux que le jeune Hans fit son apprentissage en compagnie de son grand frère Ambrosius. Malgré la proximité de l’Italie, leur style était essentiellement d’inspiration flamande, dans la droite ligne des écoles de Bruges et de Bruxelles. Reconnu pour la qualité de ses portraits au crayon, Holbein l'Ancien jouissait, certes, d'une bonne notorié mais sa vie était surtout rythmée par de constants soucis financiers. Pourchassé par ses créanciers, il dut fuir Augsbourg en 1516 pour ne jamais y revenir. Ses deux fils partirent, quant à eux, pour Bâle y parfaire leur formation. Ils travaillèrent pour le peintre Hans Herbster, un ami de la famille. Il est probable que le jeune Hans ait, au cours de cette période, effectué un voyage en Italie du Nord où il eut l’occasion d'étudier les fresques d’Andrea Mantegna comme en témoignent les copies qu’il a laissées à Lucerne dans la maison d’un commanditaire du maître Bâlois.
Après la mort prématurée de son frère, Hans Holbein le Jeune ouvrit son propre atelier à Bâle, peignant principalement des tableaux religieux et dessinant à l'occasion des projets de vitraux et de gravures sur bois. Prolifique, novateur et doué surtout d’une rare habileté technique, il devint en peu de temps un artiste à succès.
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| Hans Holbein le Jeune Portrait d'Erasme (1523) Paris, Musée du Louvre |
Hans Holbein était, de toute évidence, un peintre prometteur mais c’était aussi un intellectuel. Sensible à la philosophie humaniste et animé d’une conscience critique de la religion, il parvint à associer le naturalisme et l’anecdotisme des écoles flamandes aux innovations techniques des peintres italiens comme l’organisation de la composition, le calcul de la perspective, le tracé des formes ou encore le fameux « sfumato » cher à Léonard de Vinci. Des Pays-Bas, il conserva le soin du détail et le caractère didactique des symboles. De l’Italie, il retint le sens de l’espace et de la profondeur mais surtout la recherche du beau. En 1523, il réalisa un portrait du philosophe Erasme dont les copies firent rapidement le tour de l’Europe. Venu de Rotterdam, le célèbre penseur humaniste s’était installé à Bâle en 1521 d’où il entretenait des relations épistolaires avec un nombre conséquent de lettrés et d’érudits. Cette œuvre fit, en quelques mois, d'Holbein un artiste de dimension internationale.
La route de l'Angleterre
Encouragé par cette soudaine réussite, il se rendit en France en 1524, comptant bien se faire une situation à la cour de François 1er. Ses espoirs furent déçus mais il découvrit les portraits de Jean Clouet dont il s’appropriera bientôt la technique du dessin à 3 crayons. En 1526, il décida de quitter Bâle alors en proie aux excès iconoclastes des partisans de la Réforme.
Les autorités locales l’autorisèrent à s’absenter mais uniquement pour deux ans, faute de quoi il risquait de perdre sa citoyenneté.
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| Hans Holbein le Jeune Sir Thomas More (1527) New-York, Frick Collection |
Il partit pour l'Angleterre à l’invitation de Sir Thomas More, après avoir été chaudement recommandé par Erasme. En sa qualité de conseiller du roi, Thomas More était alors une des personnalités les plus influentes d’Angleterre. Holbein possèdait, de son côté, une confortable réputation avec à son crédit les portraits en tous points remarquables de plusieurs personnalités. Il n’aura, cependant, pas assez de temps pour affirmer son talent auprès du roi Henri VIII, ne laissant de ce premier voyage qu’une esquisse préparatoire à une grande scène de bataille prévue pour la décoration du Palais de Placentia.
A son retour à Bâle, il découvrit une ville sous haute tension. Majoritaires, les protestants s’en étaient pris aux œuvres religieuses, détruisant certaines de ses peintures. Se sentant menacé, Erasme choisit de s’installer à Fribourg tandis qu’Holbein lui-même fut soupçonné un temps de faillir au culte. Le Conseil de la ville se fit pardonner en lui commandant un ensemble de fresques pour ses bâtiments. mais pour Holbein, la morosité qui avait pris le pas sur l’émulation qui régnait à Bâle quelques années plus tôt, compromettait son propre avenir en tant que peintre. Il prit alors la décision de repartir en Angleterre. Or, les choses avaient bien changé à Londres depuis qu'il était venu. En ce début d'année 1532, Henri VIII qui bataillait pour faire annuler son mariage avec Catherine d’Aragon et épouser Anne Boleyn ne décolèrait pas contre le pape qui s'y opposait et son conseiller Thomas More, hostile, lui aussi. Par précaution, Hans Holbein se tint à l'écart de Thomas More qui l’avait accueilli en 1526 et dont il avait alors fait un brillant portrait, préférant se rapprocher du parti des Boleyn et de Thomas Cromwell, le puissant ministre qui chapeautait, entre autres, la propagande artistique. Installé à Londres, il profita de ses origines continentales pour se faire une clientèle parmi les riches marchands de la Ligue Hanséatique en affaires dans la capitale anglaise. La véritable prouesse que représentait chacun de ses portraits forçait de plus en plus l'attention. C’est ainsi qu’en 1533, il produisit son chef-d’œuvre intitulé Les Ambassadeurs.
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| Hans Holbein le Jeune Les Ambassadeurs (1533) Londres, National Gallery |
Les Ambassadeurs, un tournant majeur
Il s’agit d’un double portrait (une première en soi) représentant en pied deux diplomates français : Jean de Dinteville, ambassadeur de François 1er et Georges de Selve, évêque de Lavaur. Chef-d’œuvre, le mot est presque faible tant ce tableau relève du génie. Le soin millimétrique apporté, non seulement à la représentation des deux protagonistes mais aussi à l’ensemble des instruments et objets complexes voire mystérieux dont regorge la composition, crée une scénographie dont la lecture, devrait-on plutôt dire les lectures, constitue, pour le spectateur, un véritable parcours initiatique. On a beaucoup écrit sur ce tableau et l’on écrira encore. A première vue, nous sommes en face de deux jeunes adultes qui ont pris la pose suivant consignes que leur dicte le peintre. Ce sont des gentilhommes français en mission, bien dans l’air du temps ; l’un appartient à la société civile en mouvement, élégamment vêtu comme il se doit, affichant une carrure digne de ce que doit être un représentant de la France à l’étranger tandis que l’autre est un ecclésiastique reconnaissable à sa barrette de feutre et sa chemise à collet blanc. De Selve, l’allure réservée, est vêtu d’un long manteau de brocart sombre doublé de fourrure tombant aux pieds représentant la verticalité, l’intemporel.
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| Les Ambassadeurs (Détail) Le Globe terrestre On peut y voir au niveau de la France le nom de Polisy, berceau des Dinteville |
C’est Dinteville qui a commandé le tableau à Holbein. Le regard intense, il offre pour la circonstance la silhouette qu’exige la mission dont il est investi auprès du roi Henri VIII. Chemise à crevées de satin rose, sur un sayon de velours noir ; large chamarre de satin noir à manches ballons ornée et doublée d’hermine, bas de chausses à jarretières noir et escafignons noirs en patte d’ours aux pieds ; sur la tête un béret de feutre auquel est accroché une broche représentant un crâne ; à son cou le collier de l’Ordre de St Michel. Il porte une épée et tient dans la main droite une dague dans son fourreau sur lequel est gravé son âge, 29 ans.
En sa qualité d’envoyé spécial de François 1er, il a été chargé de négocier auprès du roi d’Angleterre une alliance avec la France contre l’empereur Charles Quint. Depuis plusieurs mois, déjà, les diplomates des deux pays s’activaient dans la perspective d’un resserrement des relations entre François 1er et Henri VIII. Le roi de France qui soutenait le parti des Boleyn, usait de son influence auprès du pape Clément VII pour obtenir l’annulation du mariage entre le roi d’Angleterre et Catherine d’Aragon.
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| Les Ambassadeurs (Détail) Le crucifix à demi-caché |
Les deux ambassadeurs sont debout de chaque côté d’une étagère recouverte d’un tapis ottoman. Le fond de la pièce est entièrement occupé par une tenture damassée vert sombre, un style et une couleur, au demeurant, très courants à la cour des Tudors. Entièrement, non car en partie caché sur le côté gauche apparait un crucifix couleur de plomb. Que faut-il comprendre ? Il s’agirait, selon certains, d’une allusion au Dieu caché du Livre d’Isaïe, accessible uniquement par la foi mais on peut y voir également le choix assumé de placer la religion en arrière-plan. Il ne suffirait que d'un geste pour le faire disparaître totalement. Ce n'est donc plus là le Christ triomphant mais un simple objet sur lequel la main de l’homme peut se permettre de tirer le rideau. On pourrait y voir une allusion à la guerre entre les Réformés et les Catholiques dont son pays d'origine venait d'être le théatre. Les églises avaient été saccagées et les images détruites. Le crucifix en partie dissimulé est, en quelque sorte, pour le peintre une façon de poser une question. Faut-il oui ou faire disparaître cette croix que nous ne saurions voir ? Il en est de même pour le sol, en soi un exercice brillant de perspective mais aussi une représentation des cinq cercles du macrocosme, c’est-à-dire de l’univers avec Dieu en son centre flanqué des quatre éléments. Or celui-ci n’est plus ici que le socle sur lequel l’homme a posé le pied. Les objets disposés sur les rayons de l’étagère ont chacun une signification. On y sent toute la malice du peintre livrant à un spectateur avisé des indices digne d’un jeu de piste. On y reconnait les quatre signes mathématiques selon les antiques que sont l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie et la musique. On y découvre aussi un peu de géopolitique à l’examen des deux globes terrestres et la place accordée à Rome mais surtout à la démesure de l’empire de Charles Quint, perçue comme une menace que seule peut freiner une alliance entre la France et l’Angleterre.
A la première lecture, le tableau pourrait passer pour une célébration du génie humain, de la science et de la connaissance mais certains détails délivrent un autre message. Cette œuvre est en fait, ce qu’on appelle dans la langage pictural une vanité, une réflexion sur la relativité et le déterminisme, les deux trouvant inévitablement leur conclusion dans la mort. L’homme n’est qu’une denrée périssable et ses conquêtes les plus extraordinaires ou ses découvertes les plus significatives ne lui ont, jusqu’ici, permis de s’exonérer de cette finalité qui conduit immanquablement toute vie à trépas. Le message aurait pu n’être que subliminal mais là encore, Holbein rivalise de malice.
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| Les Ambassadeurs (Détail) L'anamorphose déchiffrée |
Au milieu du tableau lui-même apparait une étrange forme étirée en diagonale qui, du fait qu’à demi abstraite, rompt tellement avec l’hyperréalisme des instruments représentés qu’on passe, en quelque sorte, à travers. Or, elle est essentielle mais il faut pour la comprendre faire un effort. Il s’agit d’un effet de trompe-l’œil appelé anamorphose, c’est-à-dire d’une déformation de la perspective qui ne rend la lecture du sujet qu’à l’aide d’un miroir ou par une vision sous un angle particulier. Ce procédé, apparu en Italie sous le pinceau de Piero della Francesca a été théorisé par le peintre allemand Albrecht Dürer. Holbein s’en sert pour délivrer la leçon finale de son oeuvre. En s’approchant du tableau et se calant contre son bord droit, la forme se révèle brutalement au regard sous la forme d’un crâne édenté, emblême repoussant de la mort. Vanitas vanitatum, tout n’est que vanité est-il écrit dans l’Ecclésiaste, ce n’est là que courir après le vent. Memento Mori, telle était aussi la devise des Dinteville, « souviens-toi qu’il faut mourir ». Il est vrai qu’en contemplant nos deux ambassadeurs, on risquait de l’oublier
Jean de Dinteville rentra en France, son tableau sous le bras. Celui-ci fut conservé dans le château de famille à Polisy en Bourgogne où il tomba dans l’oubli jusqu’à ce que la succession revienne au marquis de Cessac en 1653. Exposée à Paris, l’œuvre acquit dès lors une forte notoriété. Passée entre les mains de plusieurs propriétaires elle repartit en Angleterre à la fin du 18ème siècle avant d’enrichir en 1890 les collections de la National Gallery de Londres.
Le peintre d'Henri VIII
En 1536, enfin, Holbein fut nommé peintre-valet de chambre d’Henri VIII puis peu après peintre officiel du roi. A partir de 1537, il réalisa plusieurs portraits du souverain, créant, de la même façon, l’image que l’histoire allait en conserver : celle d'un monarque au regard froid et intimidant, à l’allure déterminée, portant la barbe rousse mais aussi le cheveu rare sous son fin béret empanaché. Le costume constituera à chaque fois un exercice d’élégance et de complexité, magnifiant le savoir-faire des tisserands, des tailleurs, des couturières, des orfèvres et des bijoutiers de son temps. Etoffes de luxe des plus épaisses aux plus fines, broderies d’or, pelleteries somptueuses, lourdes parures incrustées de rubis et de saphir, tels sont, en résumé les caractéres communs aux vêtements que porte le roi. Il pousse à l’outrance le luxe vestimentaire, l’utilisant comme un argument pour s'affirmer dans cette partie d'échecs permanente à laquelle se livrent entre eux des états qui s'observent et se jalousent. Le portrait royal participe ainsi d’une nouvelle esthétique du pouvoir dont on pourrait cependant dire qu’elle a déjà son précédent en la personne de François 1er. Celle-ci s’affirme selon trois principes : la puissance, la majesté et la richesse. Il reviendra au génie des peintres de les mettre en accord et en faire, dans la mesure du possible, des chefs d’œuvre.
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| Hans Holbein le Jeune Portrait d'Henri VIII (détail) Portrait d'Henri VIII (1539-40) Rome, Palais Barberini |
Jane Seymour devint reine le 4 juin 1536, quinze jours après l'exécution d'Anne Boleyn. Holbein en fit le portrait, serrée dans une robe de velours rouge à large décolleté carré et manches contrastantes. Elle est parée d’une série de jaserans mêlant perles et pierres serties terminés par un pendentif en or incrusté d’onyx (?) représentant le trilitère du Christ (JHS). Elle porte sur la tête la coiffe en gâble caractéristique des Tudors, supplantée un temps par le style « à la française » qu’affectionnait Anne Boleyn . Le retour de cet accessoire féminin que l’on aurait pu croire obsolète signifie clairement la volonté de bannir tout ce qui pourrait rappeler le souvenir de la reine précédente, et notamment en matière de vêtements. Rappelons simplement que le roi Henri VIII avait rompu avec Rome pour pouvoir épouser Anne Boleyn, faisant par la même occasion de l’Angleterre une terre d’accueil pour les protestants, et qu’il s’en était débarrassé, trois ans plus tard, en la faisant froidement décapiter sur de fausses accusations d’adultère et de haute trahison. Jane Seymour n’avait pas la culture d’Anne Boleyn mais Henri VIII attendait d’elle qu’elle lui donne enfin un fils, ce dont les deux premières s’étaient montrées, selon lui, incapables en n’ayant que des filles.
Le 22 octobre 1537, Jane accoucha d’un garçon après 30 heures d’un travail extrêmement douloureux. Epuisée, elle fut emportée deux jours plus tard par une fièvre puerpérale. Elle venait d’avoir trente ans.
S’estimant trop jeune pour rester veuf, Henri VIII était pressé de trouver une nouvelle épouse. Il confia, alors, à Hans Holbein le soin d’aller visiter les cours européennes et de lui ramener le portrait d’une princesse à sa mesure.
Celui-ci se rendit à Bruxelles pour y rencontrer Christina de Danemark. Agée tout juste de17 ans, et déjà veuve de François Sforza, Duc de Milan, la jeune femme avait été recueillie par sa tante maternelle Marie de Hongrie, régente des Pays-Bas, en attendant de savoir quel serait son avenir. Holbein fit d’elle un portrait en pied, dans sa somptueuse tenue de deuil, jouant du contraste entre le noir des vêtements et la blancheur immaculée de la peau. La princesse y arbore un léger sourire laissant discrètement apparaître au niveau de la lèvre la marque de fabrique des Habsbourg, tandis que son regard de velours dissimule mal la crispation des doigts de sa main droite, comme si elle appréhendait de se savoir peut-être unie au terrible roi d’Angleterre.
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| Hans Holbein le Jeune Portrait d'Edouard, Prince de Galles (1538) Washington, National Gallery of Art |
Henri VIII se laissa séduire par la beauté de la jeune veuve mais le mariage ne se fit pas. La fin dramatique de la reine Anne, la différence d’âge, une alliance matrimoniale hasardeuse avec les très catholiques Habsbourg après l’annulation très contestée de son mariage avec Catherine d’Aragon étaient autant d’arguments vouant cette entreprise à l’échec. Christina de Danemark elle-même n’y était pas consentante.
Le jeune prince Edouard avait tout juste deux ans lorsqu’Holbein en fit le portrait. Avec son regard gris-bleu pâle et sa petite mêche blonde coupée droite au sommet du front, le petit garçon présente tous les traits d’un bambin de son âge qui, si l’on en croit le volume et la couleur de ses joues, serait en train de « faire ses dents ». Il tient, certes, dans la main gauche un joli hochet digne d’un enfant de roi mais possède déjà les caractères de son rang. Vêtu de velours rouge à parements d’or sur une fine chemise blanche, il est coiffé d’un bonnet surmonté d’un béret empanaché de velours assorti à la tunique orné de petites broches d’or, Il lève sa petite main potelée en signe de salut bienveillant, un geste suggérant déjà de la maturité. L’inscription attribuée à Sir Richard Morison est, en revanche, moins un hommage au jeune prince qu’à son père, présenté comme le modèle auquel le fils a pour devoir de se conformer.
L'affaire Anne de Clèves
La nouvelle mission d'Holbein le conduisit à Clèves, une petite principauté du nord de l’Allemagne, sensible à la Réforme, où elles étaient deux candidates à pouvoir intégrer le cercle si envié des grandes familles royales. Anne avait 30 ans et Amélie était de trois ans sa cadette. Holbein fit un dessin des deux prétendantes qui furent présentés à Henri VIII. Celui-ci retint Anne dont Holbein fit cette fois-ci le portrait à l’huile.
Aujourd’hui encore, le tableau fait mouche. On se demande ce que cherchait vraiment à prouver Hans Holbein à travers une œuvre aussi magistrale si ce n'est la confirmation de son immense talent. La jeune femme regarde le spectateur avec une troublante intensité, empreinte à la fois de douceur, de simplicité, de naïveté, et de réserve. Mais ce qui interpelle le plus est, sans conteste, la perfection géométrique de la composition. Nous sommes face à une oeuvre dont les deux moitiés offrent une symétrie absolue, hormis quelques détails qui ne doivent rien au hasard, n'étant uniquement là que pour rompre une éventuelle monotonie. Le soin apporté à la représentation des vêtements et des parures atteint là un vrai paroxysme. Cet hyperréalisme apparent et trompeur qui confine au perfectionisme se révélera pourtant, pour l’artiste, un jeu dangereux. Le roi fut tellement conquis par le portrait que lui présenta Holbein que le mariage fut conclu à la hâte. La déception n’en fut que plus amère lorsqu’il accueillit en chair et en os la princesse allemande à Rochester. La vraie Anne de Clèves n'avait rien de la créature de rêve qu’il s’était imaginé, baragouinant une langue qu'il ne comprenait pas et dégageant une odeur corporelle incommodante. Il voulut tout faire annuler mais le contrat signé l'en empêcha. Il lui fallut donc l’épouser. La cérémonie eut lieu le 6 janvier 1540 et le divorce fut prononcé dans la foulée le 9 juillet pour fait de non-consommation.
Henri VIII en tint rigueur à Holbein, estimant qu’il avait non seulement trahi sa confiance mais l’avait aussi ridiculisé. Sa colère rejaillit en premier lieu sur Thomas Cromwell auquel il reprochait de l’avoir forcé à épouser une princesse dénuée de charme. Fragilisé, le ministre se voyait d’un coup pris au piège de la versatilité du roi dont il avait si bien usé pendant des années. Le Duc de Norfolk, Thomas Howard, profita de la nouvelle idylle naissante entre sa nièce et Henri VIII pour provoquer la chute de Cromwell, qu’il détestait. Condamné de façon expédirive, ce dernier fut décapité le 28 juillet 1540.
Cette disparition fut un coup sérieux porté au crédit d’Holbein. Il dut désormais se passer des commandes royales et renonça aux grands portraits au profit de la miniature, un art qu'il avait, jusque-là, réservé à son entourage. Il retourna quelques mois à Bâle au cours de l’année 1540 de façon à ne pas perdre sa citoyenneté mais ne s’y attarda pas malgré les efforts de ses concitoyens pour le retenir. Il y avait pourtant laissé son épouse Elsbeth qui lui avait donné deux enfants mais il avait eu, à ce que l’on sait, des maîtresses en Angleterre et peut-être des enfants illégitimes. Il s’éteignit en novembre 1543 sans que les raisons de sa mort soient bien déterminées. Certains ont dit que c’était à cause de la peste mais il semblerait que ce fût en raison d’une infection.
Lui qui avait eu l’honneur d’approcher les Grands d’Europe et les avait mis en scène dans leur magnificence mourut dans la solitude à Londres, laissant même au passage quelques dettes. C’est tout le paradoxe de ce peintre hors normes qui, s’il eut accès à tout le luxe et la richesse dont les dynasties régnantes étaient capable de faire étalage, ne s’en accorda à peine une miette. Peintre officiel du roi Henri VIII, il n’en reçut jamais qu’un salaire de misère, en deçà de ce que pouvaient percevoir des artistes mineurs. Est-ce du au fait qu’il voulut rester un étranger dans le pays qui le rendait célèbre mais qui s’était aussi permis de mettre à mort les trois personnes qui lui avaient ouvert les bras, Thomas More, Anne Boleyn et Thomas Cromwell. Il semblerait qu’il faille chercher dans chacune de ses œuvres une anamorphose cachée rappelant que tout en ce monde, même ce qu’on le croit le plus précieux, n’est en fait que pure vanité.













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