Lambert Barnard (parfois appelé Bernardi) aura passé toute sa carrière à Chichester au service de l’évêque Robert Sherborne. La cathédrale de de la ville concentre à elle seule une large partie de ses oeuvres. Il travailla pour l’évêque sans discontinuer de 1508 jusqu’à la mort de celui-ci en 1536. On ne sait, en revanche, rien de sa formation. La qualité de sa technique picturale laisse supposer qu’il a fait son apprentissage au contact d’un ou de plusieurs maîtres originaires des Flandres ou de France. Il est possible, dans cette éventualité, qu’il ait effectué, durant sa jeunesse, le voyage vers le continent. Si tel est le cas, c’est à Bruges ou à Gand qu’il faut rechercher ses influences. Son œuvre reste toutefois fortement imprégnée de culture médiévale, comme s’il lui avait fallu opérer une synthèse entre le naturalisme pré-Renaissance des artistes travaillant aux Pays-Bas et l’héritage d’une tradition à laquelle était sensible le clergé anglais. On a aussi avancé qu’il aurait été formé en Angleterre auprès d’un artiste venu d’outre-Manche. Cette seconde hypothèse parait, toutefois, peu vraisemblable dans la mesure où l’on ne trouve aucune peinture de grandes dimensions sur le sol anglais avant la venue d’Hans Holbein au milieu des années 1520. Il a également laissé d’importantes peintures murales à sec représentant principalement des motifs héraldiques dans l’esprit des artistes du Moyen-Age. L’analyse de ses tableaux révèle un art évident de la composition hérité des grands peintres flamands. On est certes loin d’un Van Eyck ou d’un Van der Weyden mais on retrouve chez Barnard un intérêt pour la perspective et les représentations architecturales. Les vêtements sont étudiés avec soin, les couleurs soutenues et les drapés travaillés pour simuler le relief. Barnard est un des tout premiers peintres anglais d’origine à laisser une œuvre significative. Il est aussi le premier à créer une thématique picturale originale que l’on peut opposer à ses contemporains uniquement portés sur le portrait.
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| La Cathédrale de Chichester (c. 1650) |
Né vers 1453, Robert Sherborne avait étudié au Collège de Winchester et au New Collège d’Oxford. Il avait fait toute sa carrière dans le clergé mais n’avait été ordonné prêtre que très tardivement, en 1501. Nommé durant trois ans évêque de St David au Pays de Galles, il eut à partir de 1509 la charge du diocèse de Chichester. On ne sait comment il connût Lambert Barnard mais il s’attacha fortement à ce peintre dont il lança la carrière tout en le maintenant dans son giron durant plus de 25 ans. Barnard ne quitta pratiquement jamais cette petite ville du Sussex ni ses environs.
L'œuvre majeure de Lambert Barnard est conservée dans les deux transepts de la cathédrale. Il s’agit pour celle du transept sud d’un immense ensemble comprenant plusieurs panneaux de chêne (4,32 m x 2,82m) peints à l’huile représentant, pour la moitié haute deux thèmes relatifs à l’histoire de l’abbaye de Selsey devenue le diocèse de Chichester, de sa fondation à la confirmation de son statut par le roi Henri VIII, ainsi qu'un panneau inachevé de médaillons. La moitié basse présente une succession de médaillons figurant les premiers rois et reines d’Angleterre. Tout aussi impressionnant, l’ensemble de panneaux conservé dans le transept sud (4,35 m x 2,92m) est entièrement composé de médaillons censés représenter les évêques de Selsey et de Chichester depuis la creation du diocèse au VIIème siècle. Faute de pouvoir imaginer le portrait d’autant de personnages disparus, Barnard a pris le parti plutôt original de reproduire à chaque fois celui de Robert Sherborne lui-même en variant simplement les poses.
Il est aussi l’auteur d’une série de figures féminines connues sous le nom de « Nine Ladies Worthy » (les Neuf Pieuses) commandées pour le château d’Amberley, une des résidences de l’évêque de Chichester, ainsi que des décors héraldiques de la Salle Tudor à l’intérieur du palais épiscopal de Chichester. Il a également été employé par Sir Thomas West, 9ème Baron De La Warr pour lequel il a réalisé vers 1532 le décor de la voute de la chapelle du prieuré de Boxgrove. Les voutains sont tous décorés d’entrelacs de feuillages se détachant sur un large fond blanc avec au centre de chaque, les armoiries des diverses branches de la famille.
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| La cathédrale de Chichester |
La cathédrale de Chichester
Les deux grands ensembles de panneaux qui ornent les transepts de la cathédrale sont datés de 1533 mais il est probable qu’ils aient été commencés dans les années 1520. Ils sont principalement de la main de Lambert Barnard mais il avait aussi pour assistants un certain John Foster avec lequel il travaillait déjà depuis plusieurs années et son propre fils Anthony. Il s’agissait de l’aboutissement d’une longue carrière passée presque exclusivement au service de l’évêque Robert Sherborn et d’un véritable challenge sans réelle mesure avec les sujets qu’il avait eu jusqu’ici l’habitude de traiter.
Le premier tableau représente un épisode historique remontant à l’année 685. On y voit le nouveau roi de Sussex Caedwalla confirmer à St Wilfrid les privilèges accordés à l’abbaye de Selsey par le roi précédent Aethelwealth. Comme il était dans les usages, faute de disposer d'une iconographie remontant à cette période, l’artiste a situé l’évènement dans le contexte contemporain de son époque.
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| Lambert Barnard (c. 1533) Le roi de Sussex Caedwalla confirme à St Wilfrid ses droits sur le domaine de Selsey (685) Cathédrale de Chichester |
Nous sommes censés être à la fin du VIIème siècle mais comme l’indiquent les vêtements des protagonistes, la scène pourrait aussi bien se passer dans les années 1530. Le roi y est représenté dans un somptueux vêtement couleur d’or bordé d’hermine. Il porte au cou un lourd collier d’or et sur la tête une imposante couronne d’apparat en or massif, tout comme le sceptre qu’il tient dans la main. La prédominance de l’or ne laisse aucun doute sur la qualité du personnage. Caedwalla était certainement d’extraction noble, issu d’une famille saxonne voire bretonne autrefois dépossédée et en quête de revanche. Il avait à peine 26 ans lorsqu’il s’était emparé des royaumes de Wessex et de Sussex, causant la mort du roi Aethelwealth, celui-là même qui avait offert à St Wilfrid le domaine des « Hundred of Pagham » pour y construire l’abbaye de Selsey. Celle-ci allait être le premier siège de l’évêché de Sussex, avant qu’il ne soit transféré à Chichester en 1075. Caedwalla était païen mais avait été si impressionné par le charisme de Wilfrid qu’il en avait fait son conseiller. En 688, sous l’influence de ce dernier, il abdiqua, partit à Rome et s’y fit baptiser. Il devait décéder l’année suivante.
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| Lambert Barnard (1533) St Wilfrid sous les traits de Robert Sherborne Cathédrale de Chichester |
Et qui était Wilfrid ? Brillant, infatigable, intransigeant, obstiné, c’est ainsi qu’on peut définir cette personnalité au parcours étonnant. Originaire de Northumbrie, une province du nord de l’Angleterre, il devait appartenir à l’aristocratie saxonne car dès son adolescence, il fut invité auprès de diverses cours royales d’Angleterre, y évoluant à son gré comme un clerc lettré et cultivé. Il avait, en 653, tout juste 20 ans lorsqu’il partit en pèlerinage à Rome. Il fut alors un des tous premiers à faire un voyage aussi hasardeux. Il passa plusieurs années en Italie et en Francie, le temps pour lui de s’imprégner de l’enseignement et de l’organisation religieuse du continent. C’est là qu’il fut séduit par la règle de St Benoit, bien décidé à la promouvoir en Angleterre en y fondant de nouveaux monastères. C’est aussi lui qui instaura la musique lors des cérémonies religieuses avec, à l’appui, la création des doubles chœurs. Doué d’une forte personnalité, il ne tarda pas à se faire des ennemis au sein du clergé local. C’est ainsi qu’en 664, le roi de Northumbrie Oswiu jugea impérieux de convoquer un synode à Whitby pour trouver, enfin, une solution à la méthode de calcul du Jour de Pâques. Cela parait anodin mais l’affaire divisait, depuis des décennies, les tenants de la tradition celtique aux défenseurs du calendrier grégorien. Wilfrid plaida avec un tel talent la cause des seconds qu’ils en sortirent vainqueurs. Loin d’apaiser les esprits, les traditionnalistes celtiques, parmi lesquels le roi de Northumbrie en personne, s’en prirent directement à lui. Chassé manu militari de son évêché de Northumbrie, il s’empressa d’aller défendre sa cause auprès du pape qui lui donna raison. Mais au lieu d’être réintégré dans son diocèse, le roi de Oswiu le fit jeter en prison. Devenu persona non grata, Wilfrid passa quelques années dans le sud de l’Angleterre où il convertit les derniers païens saxons. C’est à cette époque qu'il fonda l’abbaye de Selsey avec le soutien du roi Aethelwealh. Celui-ci fut peu après détrôné par Caedwalla sans que cela ne nuise aux intérêts de Wilfrid auquel il accorda sa protection. Celui-ci repartit, cependant, pour la Northumbrie. superviser la construction d'un monastère à Ripon. La nouvelle de sa venue ne tarda pas à ranimer la querelle qui durait depuis des années au sujet de l’attribution de l’évêché d’York. Il comptait des partisans mais aussi des adversaires résolus. Ceux-ci finirent par l’emporter en 703, au Concile d’Austerfield. Bethwald, le nouvel archevêque de Canterbury, fit dépouiller Wilfrid de tous ses monastères et expulser d’York. Une fois encore, il prit le chemin de Rome pour s’en plaindre auprès du pape. Il obtint, de nouveau, gain de cause mais il lui faudra encore des années pour qu'il soit rétabli dans ses prérogatives. Il meurt en 710 après avoir, enfin, retrouvé son statut d’évêque. Grand voyageur, ardent défenseur de la cause chrétienne, Il n’est pas d’endroit où il ne soit allé sans tenter de convertir les derniers païens rétifs. Très vite canonisé, la légende a surtout retenu de lui les miracles dont sa vie aurait été le témoin mais son profil est bien plus intéressant que les images aseptisées que l’Eglise a voulu transmettre. Sa vie n’a pas toujours été celle d’un saint. Il était riche, entêté, intraitable et même insupportable. Il s’est ingéré plus souvent que de raison dans les affaires de son siècle, mêlant la politique et la religion. Il s’est, en conséquence, fait pas mal d’ennemis au cours de sa longue vie, pêchant peut-être par orgueil. Reconnaissons-lui l’immense mérite d’avoir introduit la musique dans les églises.
Pour en revenir au tableau: derrière le roi Caedwalla se tiennent les gens de sa suite dans divers costumes à la mode du moment. Celui qui tient le livre porte un béret rouge empanaché et la barbe selon les nouveaux usages à la cour. Il est dit que celui dont on voit le visage derrière l’épaule gauche du roi serait le peintre Lambert Barnard lui-même. A gauche de la composition sont groupés les membres du clergé, en fait des dignitaires dans leur long manteau rouge ou bleu et leur étole noire, avec à leur cou un fin cordon portant un médaillon en or. Wilfrid tend la main en signe de remerciement, vêtu lui aussi d’un manteau rouge doublé d’hermine sur une longue tunique bleue. Il est ici tête nue laissant voir son crâne tonsuré. Il a ôté sa mitre en signe de respect devant le roi, la confiant à un des ecclésiastiques qui l’accompagnent. Au second plan s'étale un complexe architectural censé représenter l’abbaye telle qu’elle aurait pu être à l’époque. Barnard a laissé libre cours à sa fantaisie imaginative, offrant un décor de théâtre foisonnant mais dénué de toute cohérence. Seule la cloche que l’on devine dans un clocher ajouré rappelle qu’il s’agit d’une abbaye. On y remarque, cependant, bien en évidence, une colonne terminée par un chapiteau corinthien et surmontée d’une statue équestre dans le style Renaissance. Comment ne pas évoquer, en revanche, le phylactère bleu d’inspiration totalement médiévale qui serpente au milieu du panneau. Van Eyck y avait souscrit dans certaines de ses œuvres et on a tout lieu de croire que ce genre de rajout à but didactique est une exigence du commanditaire. En scrutant l’arrière-plan, on devine deux bâtiments relativement sommaires qui pouvaient représenter l’ancienne abbaye de Selsey démolie au cours du Moyen-Age.
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| Lambert Barnard (1533) Henri VIII renouvelant la protection royale à l'évêque de Chichester Cathédrale de Chichester |
Le second panneau est le symétrique du premier sauf que c’est cette fois-ci le roi Henri VIII qui confirme à Robert Sherborne la protection royale accordée depuis déjà huit siècles à l'évêché de Chichester. On y retrouve presque à l’identique les dignitaires ecclésiastiques dans leur manteau rouge et bleu et à la place de Wilfrid mais dans le même habit à revers d’hermine, l’évêque Robert Sherborne. Le roi Henri VIII est immédiatement reconnaissable à son vêtement : lourde chamarre de satin fourrée d’hermine, pourpoint rouge à manches bouffantes en soie dorée resserrés au poignets, saye rouge et or, escafignons rouge, béret à médaillon surmonté de la couronne royale et surtout épée à la ceinture. Le roi porte la barbe mais son visage ne lui ressemble guère. Qu'importe en fait puisqu'on sait qu'il s'agît d'Henri VIII. Il ressemble grosso modo aux autres visages. Tous ont, à peu de chose près, la même expression impersonnelle. Est-ce là un parti pris ou une des limites du peintre. On serait tenté de voir derrière tous ces portraits l’image de Robert Sherborne lui-même. L’évêque de Chichester y est visible un peu partout, ne serait-ce que par les initiales R S au premier plan ou encore par la présence de ses armoiries (écartelé au pélican et son giron d'argent,au lion de sable et à l’aigle d’argent) en pendant du blason des Tudor en partie caché par la banderole.
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| Lambert Barnard Le Roi Edouard 1er Cathédrale de Chichester |
Les médaillons du transept sud représentent les anciens rois d’Angleterre. Le projet est resté inachevé car sur le 24 portraits prévus, seuls 16 ont été réalisés.
Les panneaux du transept nord de la cathédrale représentent les evêques de Selsey et de Chichester qui se sont succédés depuis la fondation du diocèse de Sussex en 681 par St Wilfrid. Les portraits représentent tous l’évêque Robert Sherborne dans des poses différentes.
Parmi les autres travaux réalisés par Lambert Barnard figurent les Nine Worthy Ladies du château d’Amberley. Construit sur le domaine concédé en 686 à l’abbaye de Selsey par le roi Caedwalla, celui-ci remonte à la fin du XIVème siècle. Il servit de résidence d’été aux évêques de Chichester jusqu’à Robert Sherborne, après quoi il passa aux mains de divers propriétaires.
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| Lambert Barnard (1526) La reine Tamyris |
Issue de la la tradition médiévale, la légende des Neuf Preuses (inspirée du modèle des Neuf Preux) mettait en valeur l’idéal chevaleresque et la bravoure au combat. A la différence des hommes dont le corpus était bien défini, le choix des femmes n’était pas arrêté. On avait d’abord retenu les reines des Amazones puis mis à l’honneur des héroines de l’histoire nationale comme la reine celte Boudica qui avait combattu les Romains, la princesse Aethelflaed qui avait repoussé les Vikings ou encore la reine Margaret d’York qui avait mené les Lancastriens à la bataille contre Edouard IV. Au XVIème siècle, l’influence humaniste et le nouvel intérêt porté à la culture gréco-romaine promeut de nouvelles figures féminines. Parmi elles apparait Tomyris, reine légendaire des Massagètes qui aurait, selon Hérodote, triomphé de l’armée de Cyrus et des Perses (529 av. JC).
Les Neuf Preuses furent dès lors codifiées. Elles comprenaient trois reines antiques : Minerve, Semiramis et Tomyris ; trois reines juives : Deborah, Jaelle et Judith ; trois reines chrétiennes : Mathilde (épouse de Guillaume le Conquérant), Isabelle de Castille et Jeanne II de Naples.
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| Lambert Barnard (1526) La reine de Sinope Chichester, Pallant House Gallery |
Lambert Barnard dut travailler à la réalisation de ces panneaux en 1526. C’est, en effet, à cette époque que le roi Henri VIII avait pris l’habitude de se rendre dans son château d’Arundel, à quelques lieux d’Amberley. On sait que Robert Sherborne fréquentait la maison royale et qu’il avait même dîné en compagnie du roi. C’est probablement en prévision d’une visite de celui-ci à Amberley que l’évêque de Chichester fit entreprendre une décoration de plusieurs pièces dans un esprit plus contemporain. Le choix des Neuf Preuses aurait même été choisi en prévision de la venue éventuelle de la reine Catherine d’Aragon, la propre fille d’Isabelle de Castille, une des Neuf Pieuses. Les figures peintes par Barnard révèlent une certaine liberté voire de la fantaisie et même un certain plaisir autant dans l’utilisation de la couleur que dans la complexité du dessin. Il suffit pour cela de voir avec quelle véritable jubilation l'artiste à su mêler les costumes féminins du moment et les accessoires militaires les plus extravagants. On y sent la maîtrise de l’héraldique, une forte influence de la culture chevaleresque médiévale et une mise en scène conjuguant des éléments de style propres à la peinture flamande aussi bien que française à quelques subtilités dignes de la Renaissance Italienne.
Chichester, Palais des Evêques









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