dimanche 15 novembre 2020

Michael Sittow (1475-1526)

 Né de parents allemands dans la ville hanséatique de Reval (aujourd’hui Tallinn) en Estonie, il eut tout jeune l’opportunité de se former aux beaux-arts grâce à son père Clawes, expert auprès de la guilde des artistes de la ville et graveur sur bois. Ses parents étaient tous deux issus de familles fortunées, ce qui lui permit de recevoir une solide éducation incluant l’apprentissage du latin, de l’arithmétique et du chant. Il travailla auprès de son père jusqu’à la mort de celui-ci en 1482. Soucieux de parfaire ses connaissances artistiques, il partit étudier à Bruges auprès d’Hans Memling dont l'atelier était alors le plus florissant d'Europe du Nord. Le fait que ce dernier fut d’origine allemande était, de plus, une aubaine pour le jeune Michael Sittow, alors tout juste âgé de 15 ans.

Un Estonien à la Cour d'Espagne

La Reine Isabelle de Castille
Anonyme debut 16ème siècle
(Manière de Meynnart Wewyck)
Palais de Hampton Court

Manifestement doué pour la peinture et pressé de faire reconnaître son talent, il décida, dès 1488, de travailler pour son propre compte comme portraitiste itinérant. Il séjourna d’abord quelque temps en France où l’on pense qu’il rencontra Jean Hey (le Maître de Moulins), un peintre d’origine flamande alors très en vogue à la Cour. Il partit ensuite pour l’Italie avant de se rendre en Espagne, attiré comme d’autres artistes par la politique culturelle menée par la reine Isabelle de Castille. Installé à Tolède, il fut nommé dès 1492, peintre de cour, brillant par sa maestria mais aussi fascinant littéralement par la technique de ses portraits. Sa méthode, il la devait à son maître Hans Memling. L’important était pour lui de sublimer le portrait, c’est-à-dire de valoriser la personnalité de son sujet au moyen d’un subtil dosage de réalisme et d'idéal. Sittow savait notamment exploiter la technique du glacis superposant les unes après les autres des couches transparentes de manière à obtenir un rendu à la fois lisse et lumineux, assurant un modelé particulièrement soyeux. Il devint en conséquence l’artiste de loin le mieux payé de la cour. Après la mort de la reine Isabelle en 1504, Sittow repartit quelque temps en Flandre où il travailla au service de Philippe le Beau et de l’Archiduchesse Marguerite d’Autriche.

Il se retrouva, cependant, sans employeur à la mort inattendue du duc Philippe en 1506. Est-ce dans cet intervalle qu’il aurait fait un séjour en Angleterre comme on le suppose ou aurait-il pris directement le chemin de Reval où il lui fallait régler un litige avec son beau-père ? Celui-ci avait en effet saisi la maison de ses parents, bafouant en quelques sorte son héritage. Il est probable qu’il ait été au courant des velléités de son beau-père depuis un bon moment mais il n’avait pas cru bon d’y attacher quelque importance en raison de son emploi du temps chargé et surtout de sa réussite d'alors. Il parvint, enfin, au bout d’une longue et difficile procédure à faire valoir ses droits sur la succession grâce à un jugement du tribunal de Lübeck. Il ne les recouvrira, cependant, qu’à la mort de son beau-père en 1518. Malgré sa réputation dans la plupart des Cours européennes, il ne fut pas reçu triomphalement dans sa ville. Il est probable que ses démêlés avec son beau-père, une personnalité locale reconnue, l’aient en fait plutôt desservi, au point qu’il fut même obligé de réaliser un chef d’œuvre pour intégrer la guilde.

Après un bref séjour à Copenhague en 1514, il repartit l’année suivante pour l’Espagne espérant y retrouver son statut antérieur mais les temps avaient changé et il n’obtint qu’un poste subalterne. En proie à des soucis financiers, il lui fallut même réclamer des arriérés de salaire du temps de la reine Isabelle. Après avoir travaillé quelque temps pour le roi Ferdinand d’Aragon, il retourna définitivement à Reval où il mena jusqu’à sa mort une carrière de notable. Il fut victime à la fin de l’année 1525 de l’épidémie de peste qui sévit dans la ville. Il avait 56 ans. Marié à deux reprises, il avait perdu un enfant peu après sa naissance.

Un hypothétique voyage en Angleterre

On ne connaît, en fait, rien de ses liens éventuels avec l’Angleterre. On pense qu’il a pu y effectuer un voyage à la fin de 1505 mais aucun document ne l’atteste. On attribue à Sittow deux tableaux qui suggéreraient qu’il a travaillé pour les Tudor mais il n’en existe aucune preuve formelle. Et pourtant, les deux œuvres concernées ne sont pas anodines. Il s’agit des portraits du roi Henri VII et de la princesse Mary Tudor, sa fille. Cette attribution n'est pas définitive dans la mesure où il pourrait aussi d'agir de la princesse Catherine d’Aragon au moment de son mariage avec le prince Arthur d’Angleterre (1502). Le mystère n'est donc pas levé sur l’identité réelle de la jeune femme.

Marguerite d'Autriche
Régente des Pays-Bas
Vitrail (détail)
Monastère Royal de Brou (Ain)
Le portrait du roi Henri VII

Selon les hypothèses, Michael Sittow se serait rendu en Angleterre où il aurait pu y peindre un portrait du roi. Aucun document n’authentifie ce voyage, ce qui est assez étonnant compte tenu de la notoriété dont il jouissait alors. Il a été envisagé qu’il aurait pu accompagner à Londres les envoyés de Philippe le Beau parmi lesquels figuraient Pierre Ancemant et Michel de Croy, seigneur de Sempy et chevalier de la Toison d’Or, à un moment où il était envisagé que le roi Henri VII se remarie avec Marguerite d’Autriche, la fille de l’empereur Maximilien. Admettre que ce voyage a bien eu lieu reviendrait aussi à reconnaître Michael Sittow comme l’auteur du portrait d’Henri VII qui se trouve à la National Portrait Gallery de Londres. Daté précisément du 29 octobre 1505, comme l’indique le cartouche situé à sa base, ce tableau est incontestablement le plus réussi de tous les portraits du roi. Copié de nombreuses fois, on y reconnaît le pinceau d’un maître du genre. Le roi y dégage à la fois noblesse et humilité, ce qui correspond parfaitement à l’image qu’il voulait donner de lui-même. Mais contrairement à la simplicité vestimentaire qu’il affiche d’ordinaire, il porte ici, sur une létice, une luxueuse robe de brocart rouge et or au revers d’hermine blanche. Il pose, en revanche, coiffé de son inséparable toque noire à retrousse, cette fois-ci sans ornement. Le visage est remarquablement soigné mais ce qui frappe le plus est la façon dont le peintre a perçu le regard. A la fois intense, mais aussi pétillant et un soupçon malicieux, il fixe le spectateur révélant au passage une légère coquetterie dans l'oeil droit. Il parvient, de la sorte, à jouer avec subtilité d’une sorte de confusion entre réel et virtuel.

Michael Sittow
Le Roi Henri VII (1505)
Londres, National Portrait Gallery


Faut-il y voir la griffe de Michael Sittow ? Si ce n’est pas lui, qui d’autre ? Il parait, tout d’abord, très difficile d’imaginer que le portrait a été réalisé à distance, d’après des dessins. Le réalisme des traits, que ce soit les lèvres, le nez ou les yeux n’est le fait que d’une observation précise presque millimétrée. Aucun artiste en Angleterre n’était capable d’une telle maîtrise. Il est, cependant, d’autant plus étrange de n’avoir aucune mention de la présence de Sittow au sein de la délégation bourguignonne venu négocier un remariage du roi Henri VII, que celle-ci est bien documentée. On sait que ce portrait a été exécuté au cours de cette visite, comme en témoigne notamment le collier à la toison d’or que porte le roi et surtout l’inscription qui mentionne le nom d’un certain Hermann Rink, envoyé spécial de l’empereur Maximilien. Henri Tudor avait été élevé au grade de chevalier de l'ordre bourguignon en 1491 mais c’est la seule et unique fois qu’on le voit en porter le symbole. Des éléments laissent aussi à penser que le portrait a été réalisé à la hâte, comme si le temps dont disposait l’artiste était limité. En effet, autant le visage est en tous points remarquable, autant certains détails du tableau ne possèdent pas le même niveau de qualité, à commencer par les mains très stylisées ou encore la rose. La couleur bleu clair du fond est également rare chez Sittow qui privilégie généralement des tonalités sombres.

 La dernière question qui se pose est de savoir si le panneau de la National Portrait Gallery est l’original ou s’il n’est que le double du tableau que l’émissaire de Maximilien aurait été chargé de rapporter à Bruxelles où résidait Philippe le Beau, le fils de l’empereur. Tandis que ce dernier tentait de resserrer par les unions matrimoniales son alliance avec l’Espagne, pour mieux isoler la France, le royaume ennemi, Philippe qui régnait sur les Pays-Bas tissait ses liens avec l’Angleterre. En 1496, déjà, Henri Tudor et lui avaient signé un traité commercial d’importance, l’Intercursus Magnus qui reconnaissait, non seulement, la légitimité au trône du roi d’Angleterre, mais allégeait considérablement les taxes sur les échanges textiles entre les deux pays, favorisant ainsi la production lainière anglaise autant que l’industrie drapière des Flandres. L’idée était venue de sceller davantage cette union douanière en rapprochant les deux familles régnantes. Veuf depuis 1503, Henri VII avait 50 ans. La jeune femme à marier était Marguerite d’Autriche, la sœur cadette de Philippe. Elle n’avait que 26 ans mais était déjà veuve de ses deux époux. La diplomatie s’était donc mise en ordre de marche. On avait confié au peintre Jan Van Coninxloo (un illustre inconnu) le soin de faire le portrait de Marguerite d’Autriche pour qu'il soit remis au roi d’Angleterre tandis que le portrait de celui-ci serait rapporté à Bruxelles. Un peintre devait donc nécessairement faire partie de la mission mais sans qu’on se soit donné la peine d’inscrire son nom. Quoiqu’il en soit, l’affaire ne sera jamais conclue. La mort prématurée de Philppe le Beau, en 1506, alors qu’il venait à peine de coiffer la couronne de Castille et l’opposition résolue de Marguerite, elle-même, mirent un terme définitif à ce projet.


Michael Sittow (?)
Portrait de Catherine d'Aragon ou Mary Tudor
Vienne, Kunsthistoriches Museum

Le second tableau attribué à Michael Sittow est tout aussi énigmatique. On y a longtemps reconnu  la princesse Catherine d’Aragon à l’époque où elle devait épouser le Prince de Galles Arthur Tudor (1501). L’attribution paraissait évidente, le peintre travaillant à la Cour d’Espagne depuis déjà quelques années. Catherine avait 16 ans au moment de ce mariage. Six mois plus tard, elle se retrouvait veuve. Le portrait est conservé au Kunsthistoriches Museum de Vienne. Il représente une jeune femme vêtue d’une robe de velours grenat à décolleté carré dit « à la française » bordé en pourtour d’un galon noir sur lequel sont alignées de petites coquilles St Jacques en or. Elle porte un double collier d’or en sautoir sur lequel on distingue plusieurs fois la lettre K soulignée d’une perle. Cette initiale correspond bien au monogramme utilisé de façon récurrente par Catherine, à la place d’un C. On écrivait d’elle, lorsqu’elle était une jeune princesse qu'elle était jolie, avec les yeux bleu, de longs cheveux roux et un visage rond. Elle possédait, de plus, une solide éducation, ayant appris la philosophie et l’arithmétique, mais aussi le Grec, le Latin et le Français. Elle avait donc pour elle tous les atouts. Le portrait de Vienne correspondrait tout à fait à la description. Il s’agît effectivement d’une ravissante jeune femme. Elle avait également été élevée dans la pure tradition catholique ce qui expliquerait peut-être cette façon qu’elle a de baisser les yeux en signe de pudeur mais peut-être aussi de prière car on ne peut qu’être intrigué par ce double filet d’or qui doit correspondre à la silhouette d'une imposante coiffe de velours sur un arceau dessinant ce qui ressemble à une large auréole autour de sa tête, à la manière d’une sainte. Cette auréole intrigue d'autant plus que Sittow représenté la Vierge Marie d'une façon similaire. Quant à représenter une épouse éventuelle dans l'esprit d'une composition religieuse, voilà de quoi laisser perplexe. Elle porte sur la tête un chaperon à templettes de velours noir richement bordé d’un double galon à frange froncée, dorée et brodée d’or. Cette coiffe à la fois simple et élégante rompait avec tous ces escoffions ou ces hénins alambiqués dont les femmes s’étaient couvertes durant le Moyen-Age. Lancée à la toute fin du XVème siècle en France, elle fut vite rendue populaire par les portraits de cour comme notamment ceux de la princesse Marguerite d’Autriche ou de la reine Anne de Bretagne.
D’autres voix suggèrent que le portrait de Michael Sittow ne serait pas celui de Catherine d’Aragon mais de Mary Tudor, la dernière fille du roi Henri VII et la sœur d’Henri VIII. Née en 1496, elle a épousé en 1514 le roi de France Louis XII peu avant qu’il ne meure. L’idée, là aussi, est séduisante mais la plupart des questions relatives à cette attribution restent sans réponse. En admettant que le tableau ait été peint peu avant son mariage et qu’il ait servi à présenter la princesse anglaise au roi de France, par quelle prouesse Micheal Sittow aurait-il pu en être l’auteur ? Il était, au même moment, peut-être encore en Estonie, déjà au Danemark, voire sur le chemin de l’Espagne. La seule fois où ils auraient pu se croiser remontait à l’été 1506 au cours duquel Philippe le Beau, devenu roi de Castille avait rendu visite à la Cour d’Angleterre. Alors âgée de 10 ans, Mary y avait enchanté le public en dansant et jouant de divers instruments de musique. Michael Sittow était à l’époque attaché au service de Philippe et peut-être l’avait-il accompagné lors de ce déplacement mais nous n’en sommes qu’à des supputations. Il est certain que la jeune Mary était particulièrement jolie ; Erasme lui-même disait « que la nature n’avait jamais rien produit d’aussi beau ». Mais alors, a quoi correspondait la lettre « K » accrochée à son cou. En fait, à rien qui lui ait été proche. L'argument selon lequel la princesse possédait une magnifique chevelure rousse ne tient pas plus, n'oublions pas que Catherine aussi était rousse. On pourrait appeler cela un air de famille, car bien qu'espagnole coulait dans ses veines le sang des Plantagenet, son arrière-arrière-arrière-grand-père n'étant autre que le roi Edouard III

Faute d’exhumer le document qui permettrait d’identifier de façon formelle la jeune femme représentée sur le tableau, on n’en restera jamais qu'aux hypothèses et à chacun de se faire une idée. Une chose est sûre, cependant : mariées toutes deux lors de l’adolescence, elles furent l’une et l’autre louées pour leur grande beauté mais eurent aussi l’infortune de se retrouver veuves au bout de quelques mois seulement.

   


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire