lundi 16 novembre 2020

Joris Hoefnagel (1542-1602)

 

Le fils d'un diamantaire
Joris Hoefnagel aurait pu suivre la carrière que lui préparait ses parents dans le négoce des produits de luxe mais il était d’une nature trop curieuse pour se contenter de la vie sédentaire de grand bourgeois qu’on lui destinait. Né à Anvers en 1542 dans une famille de riches marchands dont l’activité allait de la vente de diamants à celle des tapisseries, il reçut une solide éducation teintée d’humanisme, apprenant aussi bien la musique que la poésie latine, la pratique des langues étrangères ou encore les rudiments du dessin. Il partit achever ses études en France en 1560 en compagnie d’autres étudiants de son âge, passant par les universités de Poitiers et de Bourges mais leur voyage fut écourté en raison des dissensions religieuses qui agitaient alors le pays.    

Joris Hoefnagel (1568-69)
Le Chateau de Windsor (vu du nord)
Aquarelle
Royal Collection Trust

On suppose qu’à son retour à Anvers, il fréquenta l’atelier d’Hans Bol (1534-1593) qui venait alors d’être admis à la Guilde de St Luc. Bol possédait un peu tous les talents mais c’était surtout un miniaturiste et un peintre de paysage particulièrement porté sur les vues topographiques. C’est certainement auprès de lui que Joris Hoefnagel put compléter sa maîtrise du dessin et affirmer sa préférence pour les panoramas et l’observation de la nature.
Il n'eut cependant d'autre choix que d'adapter son engouement pour les arts graphiques aux exigences de la firme familiale dont la prospérité dépendait surtout de ses implantations à travers l’Europe. Hoefnagel fut pour cette raison envoyé en Espagne en 1563. Il y resta quatre ans, sillonnant à ses moments perdus la campagne andalouse. Il fut notamment impressionné par Séville et ses environs, réalisant en extérieur plusieurs planches à l’aquarelle révélant sa maîtrise de la perspective et sa capacité à reproduire avec une fidélité de cartographe les lieux visités, autant les édifices que le mouvement du relief et la nature environnants. Des personnages en costumes égayent d'une manière générale, les premiers plans offrant à ses compositions un caractère anecdotique particulièrement vivant.

Ces œuvres seront pour la plupart gravées pour figurer dans un immense ouvrage collectif regroupant les vues de nombreuses villes européennes publié en six volumes à Cologne entre 1572 et 1600 sous le titre Civitates orbis terrarum.

Le séjour en Angleterre

Joris Hoefnagel (1569)
Le Palais de Nonsuch 
Aquarelle
Londres - British Museum

En 1568, Joris Hoefnagel effectua un voyage en Angleterre pour les besoins de l’entreprise familiale. Il eut l'occasion de nouer sur place un certain nombre de relations d’affaires tout en consacrant la majeure partie de son temps à dessiner des panoramas. On lui doit notamment deux aquarelles des châteaux royaux de Windsor et de Nonsuch qui, outre leur réelle qualité artistique constituent un témoignage historique précieux. Le palais de Nonsuch, construit par Henri VIII dans le Surrey pour fêter la naissance de son fils Edouard était un projet extrêmement ambitieux supposé rivaliser avec les palais construits par François 1er.à commencer par celui de Chambord.  Comme son nom l’indique, Nonsuch se voulait Sans-Pareil, mais c’est peut-être pour cette raison qu’il resta à part. Mary Tudor s’empressa de le vendre avant qu’il ne soit achevé et si Elizabeth le réintégra dans les domaines de la couronne elle n’y effectua jamais que quelques rares séjours. La profusion d’effets décoratifs qui en tapissaient les façades dont un ensemble unique en son genre de panneaux de stuc en bas-relief forçait certes l’admiration mais l’agencement des bâtiments, d’inspiration très médiévale, en faisait une demeure déjà vieillotte à peine terminée et en décalage par rapport à son époque. 

d'après Joris Hoefnagel (1582)
Le Palais de Nonsuch
gravure de Georg Braun et Franz Hogerberg
Publié dans Civitates Orbis Terrarum (1598)

Joris Hoefnagel se rendit à Nonsuch mais il n’y eut vraisemblablement pas accès. On a le sentiment qu’il a fait son croquis, sur le bord du chemin, une fois trouvé le bon point de vue pour en dessiner, de loin, la silhouette massive en partie dissimulée derrière un mur. Malgré ses poivrières coiffées d’un bulbe, l’ensemble était résolument austère, semblable à une forteresse d’un autre âge. L’artiste a compensé l’austérité de l’architecture en jouant sur les sinuosités du paysage à l’arrière-plan et les volumes tout en courbes des arbres avoisinants. Selon son habitude, il s’est aussi permis d’ajouter de petits personnages au crayon encadrent un carrosse représentant l’improbable arrivée d’un cortège royal. Cette aquarelle qui sera par la suite gravée pour figurer dans le Civitates Orbis Terrarum, constitue une des rares représentations de Nonsuch, d’où son intérêt pour les historiens et les archéologues. Délaissé dès sa construction, ce palais connut, en effet, une bien triste fin. N’y voyant qu’un héritage encombrant, le roi Charles II l’offrit en 1670 à sa favorite Barbara Palmer, duchesse de Cleveland qui le fit disparaître jusqu’à la dernière pierre pour payer ses dettes.     

Des attributions controversées

Attribué à Joris Hoefnagel ou Marcus Gheeraeerts l'Ancien
Fête à Bermondsey (1569-70)
Huile sur bois (0,73 x 0,99 m)
Hatfield House (Hertfordshire)

 
Joris Hoefnagel
d'après une gravure du XVIIIème siècle

On associe à Joris Hoefnagel deux œuvres datées de 1569, peintes au cours de son séjour à Londres. Il s’agît pour la première d’un tableau intitulé Fête à Bermondsey conservé à Hatfield House (Hertfordshire). Cette attribution est largement mise en doute car même si l’on y reconnaît immédiatement la main d’un peintre flamand et une thématique fréquente chez les artistes évoluant dans la proximité de Peter Brueghel l’Ancien (1525-1569), comme c'était le cas pour Hans Bol, on est là assez loin des thèmes de prédilection d’Hoefnagel. Celui-ci n’est, en effet, pas un peintre de genre même si on lui doit quelques dessins triviaux à caractère allégorique, privilégiant au contraire la reproduction fidèle d’un site, d’une ville ou d’un château. Il affectionne certes d’introduire des personnages dans ses planches mais ceux-ci n’ont qu'un rôle de figuration, s'inscrivant d'abord dans une succession de plans destinés à donner le sentiment de la profondeur. D’autre part, Hoefnagel n’était uniquement connu qu’en qualité de dessinateur et d’aquarelliste. Alors pourquoi lui attribuer un tableau peint à l'huile si différent de ses sujets habituels ? 

Mais est-il vraiment si différent ? Le paysage n’est pas qu’une simple allégorie champêtre mais correspond bien à celui de Bermondsey, un village voisin de Londres situé sur la rive droite de la Tamise. L’endroit où se déroule cet évènement est aisément identifiable. On y aperçoit, sur la droite, derrière les arbres l’église Ste Marie Madeleine et à l’arrière-plan, sur l’autre rive du fleuve, parfaitement reconnaissable, la Tour de Londres. En ce qui concerne les personnages, nous sommes loin des kermesses paysannes mais plutôt devant une galerie bigarrée composée de gens de la bourgeoisie et de la petite aristocratie, tous parfaitement vêtus à la mode du moment, dont les visages bien différenciés dénotent de la part du peintre une pratique de la miniature. Une table a été dressée tandis que des commis portent d’immenses galettes. Il doit s’agir d’une noce mais les mariés se font attendre. 

Fête à Bermondsey (détail)
Le personnage au centre fixe le 
spectateur avec insistance.
Il s'agit peut-être de 
l'autoportrait du peintre
Hoefnagel ou Gheeraerts?

Un groupe retient, en revanche l’attention, car contrairement à l’ensemble des figurants qui vont et viennent sur la scène, trois hommes vêtus de noir se détachent sur la droite contre le tronc d’un arbre. L’un d’eux notamment prend le spectateur à témoin. Cet homme au front dégagé portant une barbichette rousse taillé en pointe est, à n’en pas douter, un autoportrait de l'artiste. Le fait qu’il soit le seul à regarder le spectateur n’est pas anodin, c’est même un trait assez fréquent de la part d’un peintre lorsqu’il s’est lui-même glissé à l’intérieur de son oeuvre. Un portrait gravé de Joris Hoefnagel vingt ans plus tard présente effectivement de réelles similitudes. La kermesse était un élément indissociable de la culture flamande et même si Hoefnagel ne goûtait pas spécialement le genre, il n’y était pas non plus totalement étranger. Le peintre Hans Bol, dont il avait fréquenté l’atelier avait certes un penchant pour les paysages topographiques à la gouache mais, du fait de sa collaboration avec Pieter Brueghel, il se consacrait aussi à la peinture à l’huile, composant notamment des scènes de kermesse. On remarque au passage une concordance de style entre ces différentes œuvres. La critique récente conteste cependant l'attribution à Joris Hoefnagel, y voyant plutôt la main de Marcus Gheerarerts l’Ancien (1520-1590). Originaire de Bruges, ce peintre était arrivé en Angleterre avec son fils un an plus tôt, fuyant les persécutions religieuses qui sévissaient alors aux Pays-Bas. A 48 ans, il avait été proche de Peter Brueghel mais c’était surtout pour ses gravures animalières dont notamment l’illustration d’une édition des Fables d’Esope qu’il était connu. Il s’intéressait également aux représentations topographiques, s’étant illustré par une vue de Bruges à vol d’oiseau dans laquelle il faisait la démonstration d’un sens aigu de l’observation et de la perspective. Son répertoire était vaste et les sujets traités fort nombreux allant de la composition religieuse à l’imaginaire fantastique. Bien que la scène de genre n’ait jamais été pour lui, un thème de prédilection, il serait l’auteur d’une kermesse villageoise de dimensions similaires (aujourd'hui dans une collection privée) qui remet totalement en question l’attribution à Joris Hoefnagel de la Fête à Bermondsey. Les tableaux sont effectivement très proches l’un de l’autre, tant au niveau de la date d’exécution que l’on situe en 1569 mais également à celui des détails, qu'il s'agisse des personnages, du contenu narratif, des éléments architecturaux et de l’environnement général. Le lieu seul n’est pas précisé. Doit-on en conclure pour autant que Marcus Gheeraerts est l’unique auteur de ces deux peintures ? Le dessin est plus sûr dans la seconde et les personnages davantage individualisés. Il n’est pas exclu qu’étant au même moment à Londres, Gheerarerts et Hoefnagel se soient rencontré et qu’ils aient échangé leurs expériences réciproques. Ils avaient pour cela un point commun, leur intérêt pour les représentations cartographiques. Il est fort probable, en effet, que les vues à vol d'oiseau qui avaient fait à Bruges la réputation de Gheeraerts ne manqueraient pas d'influencer un artiste comme Joris Hoefnagel qui vouait un intérêt . On en possède pour preuve le plan de Londres daté de 1572 qui reprend à la lettre les critères mis en place par Gheeraerts, mêlant étroitement une lecture géométrique de l’espace à la reproduction la plus fidèle possible de l’ensemble des sites.

Hans Eworth ou Joris Hoefnagel (?)
Elizabeth I et les Trois Déesses (1569)
Huile sur Bois (0,63 x 0,84 m)
Palais de Hampton Court
Le Jugement de Paris revisité en honneur de la reine. Selon la mythologie, 
Paris, fils du roi de Troie devait remettre une pomme d'or à la plus béelle parmi
 les déesses. HéraAthéna et Aphrodite étaient en compétition mais c'est la 
dernière qui l'emporta. La pomme apparait dans le tableau sous le forme d'un
 globe terrestre que tient fièrement la reine d'Angleterre, v
ictorieuse des trois déesses. 

Le second tableau dont l’attribution reste incertaine intitulé La Reine Elizabeth et les Trois Déesses est conservé au Palais d’Hampton Court. Daté de 1569 et manifestement l’œuvre d’un artiste flamand, cette œuvre allégorique a été pendant longtemps attribué au peintre Hans Eworth du fait qu’il est signé du monogramme HE mais des études récentes l’estiment être de la main de Joris Hoefnagel, considérant que le monogramme correspondrait en fait aux lettres HF signifiant « Hoefnagel fecit ». Et pourquoi ne serait-il pas plutôt de Marcus Gheeraerts l’Ancien qui semble avoir eu dès cette époque ses entrées à la cour royale. Le débat reste ouvert et les arguments des uns et des autres sont tous recevables.

De retour à Anvers en 1570, Hoefnagel mena dès lors la vie d’un bon père de famille, avec femme et enfant, jusqu’à l’année 1576 au cours de laquelle sa ville fut mise à sac par les troupes espagnoles, provoquant la ruine de son commerce. Contraint de quitter les Flandres, il voyagea alors à travers l’Allemagne et l’Italie, se consacrant désormais exclusivement à la production artistique. En dehors de ses nombreuses vues panoramiques, il commença à acquérir une certaine renommée grâce à ses illustrations et ses miniatures naturalistes résultant d’une méthode quasi-scientifique de l’observation. Son Album d’Insectes réalisé pour l’empereur Rodolphe II constitue, à ce titre, une petite révolution dans l'art de la miniature, lui ouvrant en quelque sorte un nouveau champ d'exploration dans le domaine des sciences naturelles. Calviniste discret mais fidèle à ses convictions, il eut le mérite de faire apprécier son talent parmi les représentants les plus fervents du catholicisme tels que les Fugger, les Este, le duc de Bavière Guillaume V, l’archiduc d’Autriche Ferdinand II, le cardinal Farnese. Il bénéficia surtout de l’appui de l’empereur Rodolphe II, connu pour sa tolérance religieuse mais aussi son attrait pour la modernité, autant dans le domaine des arts que dans celui des sciences et des lettres. Hoefnagel mourut à Vienne en 1602 laissant un fils Jacob, miniaturiste lui aussi.

Joris Hoefnagel
Insectes autour du Dieu du Vent (1590-1600)
plume à l'encre noire et brune, aquarelle, peinture dorée


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