dimanche 22 novembre 2020

Marcus Gheeraerts l'Ancien (c. 1520 - c. 1590)

 

Marcus Gheeraerts l'Ancien
Plan de la Ville de Bruges (1561)

C’est à Bruges, dans sa ville natale qu’il fut initié au dessin et à la peinture par son père, un artiste vraisemblablement originaire du nord des Pays-Bas, venu jeune s’établir dans les Flandres. Après le décès de celui-ci, sa mère se remaria avec Simon Pieters, peintre également. Il est probable que Marcus acheva sa formation auprès de ce dernier mais on ne sait, en réalité, que peu de choses de cette période. Le fait qu’on ne trouve pas son nom dans les registres locaux de la Guilde de St Luc avant 1549 supposerait qu’il soit parti assez tôt travailler à Anvers, voire peut-être à l’étranger. Il n’est formellement répertorié à Bruges qu’à partir de 1558, avec, cependant, le statut fort honorable de maître-peintre. Marié la même année puis, par la suite, père de trois enfants dont un décédera en bas-âge, il va, dès lors, jouir d’une confortable situation, cumulant les commandes depuis de simples motifs héraldiques jusqu’à d’ambitieuses compositions religieuses. Il aura notamment la charge d'achever le triptyque de la Passion du Christ (Bruges, Eglise Notre Dame), laissé en l'état après la mort soudaine de Bernard Van Orley. Mais son œuvre la plus remarquable reste, sans conteste, la vue à vol d’oiseau de la ville de Bruges réalisée en 1561. Par-delà son caractère didactique, cette représentation en perspective qui lui aura coûté pas moins d'un an de travail constitue assurément un exercice cartographique de premier ordre.

 

Marcus Gheeraerts l'Ancien
Allégorie de l'Iconoclasme (c. 1566)

En complément de son activité artistique, Gheeraerts prenait une part active à la vie religieuse de sa ville, occupant peu à peu une place prépondérante au sein de la communauté calviniste locale. La tolérance qui prévalait alors aux Pays-Bas dans le domaine spirituel allait, cependant, connaître un tournant majeur avec la nomination du Duc d’Albe au poste de gouverneur. Dès 1566, Marcus Gheerarerts se trouva confronté aux querelles enflammées qui divisaient Catholiques et Protestants au sujet du culte des images. Les Protestants qui reprochaient aux premiers ce qu'ils appelaient de l'idolâtrie s'étaient engagés dans une violente campagne iconoclaste. Comptant les églises parmi ses principax clients, Gheeraerts s'efforça de trouver un compromis entre les exigences de son métier et ses convictions. Il affirma, toutefois, sa profession de foi dans une gravure intitulée Allégorie de l’Iconoclasme, un puissant manifeste dans lequel il mit en scène, parmi les contours répugnants d'un visage monstrueux, tels des asticots, les représentants dévoyés du catholicisme à commencer par sa plus haute hiérarchie, face à la mission purificatrice de la Réforme. Après avoir anéanti l'armée protestante, les troupes du duc d'Albe, livrées à elles-mêmes, en profitèrent pour se livrer à toute une série d'exactions. Les persécutions frappèrent dès lors les Calvinistes, et se sentant menacé depuis la publication d'une oeuvre suffisamment explicite pour lui valoir une condamnation à mort, Marcus Gheeraerts n'eut d'autre choix que de fuir vers l’Angleterre. Il emmena avec lui son fils et son assistant Filippus De La Valla, laissant à Bruges sa femme et sa fille.

Installé à Londres, il fréquenta bientôt les artistes flamands qui y avaient trouvé refuge, retrouvant ainsi une activité au moins équivalente à celle qu’il avait à Bruges.

Marcus Gheerarerts l'Ancien
attribué jusqu'en 2015 à Joris Hoefnagel
Fête à Bermondsey (c. 1569)
Hatfield House, Hertfordshire

De 1569, date notamment un tableau intitulé « Fête à Bermondsey »  (Hatfield House, Derbyshire) dont l’attribution a suscité de nombreux débats. Alors qu’en Angleterre, l’essentiel de la création picturale était consacrée au portrait, avec d'ailleurs plus ou moins de bonheur, cette œuvre est d’autant plus originale qu’elle constitue non pas une allégorie mais une véritable carte postale évènementielle. On y reconnaît d’emblée la signature d’un peintre flamand habitué au contenu narratif des scènes de genre dans l’esprit d’un Pieter Brueghel, mais aussi d’un paysagiste maîtrisant la représentation de la nature dans ses divers aspects anecdotiques. Dans ce registre, Gheerarerts avait déjà démontré sa capacité à mettre en scène d’une façon extrêmement vivante une multitude de personnages, ne serait-ce que dans sa fameuse Allégorie de l’Iconoclasme. Le paysage n’est, en revanche, pas qu’une simple fiction champêtre mais correspond bien à celui de Bermondsey, un village voisin de Londres situé sur la rive droite de la Tamise. L’endroit où se déroule cette fête est aisément identifiable. On y aperçoit sur la droite, derrière les arbres, l’église Ste Marie Madeleine et à l’arrière-plan, sur l’autre rive du fleuve, parfaitement reconnaissable, la Tour de Londres. En ce qui concerne les personnages, nous sommes loin des kermesses paysannes mais plutôt devant une galerie multicolore composée en grande partie de gens de la bonne bourgeoisie vêtus avec élégance. Une table a été dressée tandis que des commis portent d’immenses galettes. Il doit s’agir d’une noce mais les mariés se font attendre. Un groupe retient, en revanche l’attention, car contrairement à l’ensemble des figurants qui vont et viennent sur la scène et dont les visages sont souvent impersonnels, trois hommes vêtus de noir se détachent sur la droite contre le tronc d’un arbre. Ils possèdent une réelle singularité, portant à croire qu’il s’agit de portraits pris sur le vif. L’un d’eux prend le spectateur à témoin tandis que son voisin, coiffé d’un chapeau tient un mouchoir dans sa main. Le troisième, un peu plus âgé que les deux autres est assis. Ils sont tous habillés de noir. 
Marcus Gheeraerts l'Ancien
Fêtes Paysannes (c. 1570)
Hatfield House, Hertfordshire

On a longtemps attribué cette œuvre à Joris Hoefnagel, jeune aquarelliste brillant qui se trouvait à Londres au même moment mais un récent travail documentaire a permis de démontrer que Marcus Gheeraerts en était en réalité l’auteur. Ce tableau est à mettre en relation avec une peinture tout à fait semblable à quelques variantes près. Celle-ci représente une Fête Villageoise dans un décor campagnard même si l’endroit est ici indistinct. On y retrouve à peu de chose près les mêmes caractères, les mêmes costumes et quelques portraits laissant à penser que comme pour la fête de Bermondsey, le peintre y a inséré des visages bien différenciés. On sait, à présent, que les deux tableaux ont été commandés par le riche marchand Jakob Hoefnagel, un des frères de Joris qui se trouvait au même moment à Londres pour les intérêts de la compagnie familiale. Selon une inscription figurant au dos du tableau, le commanditaire avait demandé à ce que tous les figurants illustrent les diverses modes vestimentaires européennes, mais ces scènes de festivités constituent, pour le moins, un instantané de la communauté flamande vivant en Angleterre. Des artistes avaient certes émigré par opportunité mais la volonté des Espagnols d’anéantir les Calvinistes avait poussé bon nombre de familles à traverser la Manche pour trouver refuge à Londres. On estime effectivement que plus de 30 000 ressortissants originaires des Pays-Bas auront dû s’exiler vers la Grande Bretagne entre 1567 et 1573, période au cours de laquelle Fernando Alvaro, duc d’Albe fit régner la terreur dans les Flandres. Les deux tableaux de Marcus Gheerarerts portent en eux le message d’une société résiliente qui, même loin de ses foyers, n’a pas renoncé à son art de vivre.  

 Veuf de sa première épouse en 1571, Gheeraerts épousa en secondes noces Susannah de Critz, la sœur de John de Critz, un artiste d’origine flamande qui occupait la charge de sergent peintre de la reine Elizabeth. De ce mariage devait naître trois enfants dont survivra une fille Sarah.

Il semble qu’il soit retourné en Flandre en 1577 et se soit installé à Anvers, profitant du fait que la situation s'était apaisée dans les Pays-Bas. Se détachant quelque peu de la peinture, il s’est dès lors davantage consacré au dessin et à la gravure reprenant les sujets animaliers qui lui étaient familiers.

Marcus Gheerarerts l'Ancien
La Reine Elizabeth à Wanstead Hall 
(1580-1585)
Wellbeck Abbey (Nottinghams.)

Le château de Wellbeck Abbey (Nottinghamshire) conserve, cependant, un tableau représentant la Reine Elizabeth 1ère peint par Marcus Gheeraerts l’Ancien comme l'indique la signature. Celui-ci est daté des années 1580-5. On sait que l'artiste avait été choisi comme parrain d’un neveu de son épouse et qu’il était venu à Londres pour la circonstance en 1586. Est-ce à ce moment précis qu’il aurait réalisé ce portrait ? Rien ne le prouve ni ne l’infirme. La souveraine y apparait tenant à la main le rameau de la paix avec posée sur le sol l’épée de justice. On reconnait à sa droite les attributs royaux que sont le trône et les armes des Tudor. La symbolique se rattachait certainement à la signature du Traité de Nonsuch daté du 10 août 1585 par lequel le Royaume d'Angleterre reconnaissait l'existence de la jeune République des Provinces-Unies, défiant de la sorte le roi Philippe II d'Espagne et ses alliés de La Sainte Ligue, On distingue au second plan un groupe de trois personnages qui représenterait Sir Robert Dudley, Comte de Leicester ministre et favori d’Elizabeth en compagnie, ce qui n’a ici rien d’anodin, de son épouse Lettice et de sa fille. Le décor serait celui de Wanstead Hall, la demeure londonienne acquise par Dudley en 1577. C’est à lui que l’on doit manifestement la commande de cette oeuvre et il parait évident que, comme c'est souvent la cas, la reine n’a pas eu à poser en personne. Gheeraets s'est, en la circonstance, inspiré de miniatures, gravures et autres dessins à sa disposition. Leicester était un proche ami de l’oncle de Susanna de Critz, la seconde épouse de Gheeraerts et le fait qu’il ait été nommé gouverneur des Pays-Bas en 1585 expliquerait la raison pour laquelle le peintre flamand aurait accepté de peindre un tableau peu conforme à ses sujets de prédilection hormis, peut-être, la présence d’un petit chien au premier plan. La reine n’était pas connue pour avoir un animal de compagnie mais il faut y voir une allusion à Dudley lui-même, dont Elizabeth confiait qu’elle ne pouvait se passer, le comparant à un « little dog » toujours à ses côtés. Peut-être avait-il alors besoin qu’elle se rappelle à son bon souvenir tant il avait du mal à assumer les responsabilités qu'on lui avait confié dans la toute nouvelle république hollandaise. 

Marcus Gheeraerts mourut à Anvers au début des années 1590, laissant de son premier mariage un fils prénommé lui aussi Marcus qui était en train de se faire un nom à Londres auprès de la Cour d’Elizabeth, et du second une fille Sarah qui épousera en 1602 le miniaturiste Isaac Oliver.

 

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