Antonio Moro ne passa qu’à peine un an en Angleterre, le temps pour lui d’honorer le contrat qui l’engageait à réaliser les portraits du prince héritier Philippe d’Espagne et de la reine Mary Tudor en prélude à leur mariage. Mais bien qu’il n’ait pas été dans ses projets de faire carrière dans ce pays, il est parvenu en un tableau à le sublimer sous les traits d’une de ses figures emblématiques les plus controversées.
Né à Utrecht en 1519, Antonis Mor (de son vrai nom), y fait son apprentissage sous l’autorité de Jan Van Scorel (1495-1562), un artiste de renom qui a eu l'occasion de fréquenter les maîtres de la Renaissance. Il a notamment voyagé en Allemagne et en Autriche mais surtout en Italie, à Venise et à Rome où il a même, pour un temps, pris la suite de Raphaël au Cabinet des Antiquités du Vatican. Van Scorel a aussi, à son crédit, de s’être rendu en pèlerinage en Terre Sainte, à Jérusalem, un fait exceptionnel pour l’époque qui fait de lui un expert dans la composition des paysages bibliques. Ne manquant pas d’ambition, le jeune Antonis décide de suivre le chemin tracé par son illustre formateur en allant se perfectionner au contact des grands artistes du moment.
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| Antonis Mor Antoine Perrenot de Granvelle Evêque d'Arras (1548) Besançon, Musée des Beaux-Arts |
Admis en 1547 à Anvers au sein de la Guilde de St Luc, il comprend qu'il n'est pas de meilleure opportunité pour faire valoir son talent que de se trouver au bon endroit au bon moment. Il se rend pour cela à Augsbourg où l’empereur Charles-Quint préside, en septembre 1548, l’assemblée des états allemands (la Diète). Il y fête en grande pompe sa victoire décisive sur les puissants princes protestants de la Ligue de Smalkalde. Annoncé comme considérable, l’évènement concentre, en ville, tout le « gratin » que compte l’Empire. Les artistes sont aussi présents, dont le peintre vénitien Titien (1490-1576), au faîte de sa renommée. Il va croiser Antonis Mor, l'encourageant vivement à s'orienter vers le portrait qu'il considére comme le plus sûr moyen d'attirer l'attention d'éventuels mécènes. Titien présente notamment le jeune artiste à Antoine Perrenot de Granvelle (1517-1586), qui cumule à la fois les fonctions d'évêque d’Arras, de secrétaire de Charles-Quint et de diplomate. Immédiatement séduit par les aptitudes du peintre hollandais, Granvelle se propose d'assurer sa promotion. Antonis Mor réalise en échange un portrait de l'évêque fortement inspiré du maître vénitien, une oeuvre fulgurante qui lui ouvre d'emblée les portes des grandes cours européennes. Dans une harmonie de noir mêlant sobriété, dignité, luxe et élégance, se détache le visage de Granvelle avec, dans l'allure et le regard, toute la hauteur de la fonction. Le tableau concentre à lui seul la monumentalité d’un Van Scorel, le sens tactile d’un Holbein et l’intensité psychologique d’un Titien dont, notamment, son intérêt pour le langage des mains.
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| d'après Antonio Moro (détail) Philippe d'Espagne (c. 1550) Il porte sur le bas du visage le prognatisme qui constitue la marque la plus significative des Habsbourg |
En 1550, Antonis Mor, portraitiste désormais cosmopolite connu sous le nom d'Antonio Moro, se rend à Rome où il va rester deux ans, étudiant, en particulier, les œuvres de Titien qui le fascinent. C'est d'ailleurs grâce au peintre vénitien qu'il entre dans la mouvance dela soeur cadette de Charles-Quint Marie de Hongrie, Régente des Pays-Bas, reconnue pour l'intérêt qu'elle porte aux artistes. Sensible aux recommandations de Titien, elle favorise, en 1552, l'introduction de Moro auprès des cours d'Espagne puis du Portugal où il peint les portraits des différents membres de la famille royale. C'est également par l'intermédiaire de Marie de Hongrie qu'il est retenu pour exécuter les portraits que doivent s’échanger Philippe de Habsbourg, fils aîné de Charles-Quint et Mary Tudor, dont le mariage se précise. Il représente pour cela le prince Philippe en pied portant un plastron d’armure d’apparat à braconnières, ce qui lui confère une allure martiale d'autant plus paradoxale qu'il a été convenu que l’Espagne ne se mêlerait en rien des questions militaires anglaises. Le portrait devait être envoyé à Londres afin que la reine puisse voir à quoi ressemblait celui qu’elle allait épouser. Cette pratique s’était répandue avec la signature anticipée de contrats de mariage destinés à allier entre elles les maisons royales sans que ne se connaissent les premiers concernés, à savoir les « heureux élus » . Posséder au moins un portrait de celui ou de celle dont de complexes arrangements diplomatiques avait scellé le destin matrimonial, avait pour but de rassurer lorsqu’il n’ajoutait pas à l’inquiétude. Il est probable que Moro se soit vu confier la charge de présenter lui-même son oeuvre à la reine Mary du fait qu’il devait, en échange, peindre son portrait. Sir Anthony Mor, tel qu’on l’appela lors de son séjour en Angleterre, passa près d’un an à Londres. Il eut le temps de parachever son tableau de la souveraine, fixant par la même occasion le caractère inflexible que l'histoire a voulu conserver de cette reine .
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| Antonio Moro Mary I Tudor (1554) Madrid, Musée du Prado |
Mary Tudor pose assise sur une chaise à bras tapissée de velours brodé couleur brique, une couleur à laquelle fait écho la rose rouge à sa main droite, un symbole de légitimité dynastique rappelant s'il le faut que le portrait royal obéit à ses règles. Elle se détache sur un fond neutre à la manière de Titien, vêtue d’une robe de velours cramoisi au col montant légèrement échancré, ouverte en bas sur une jupe lampassée d’arabesques. On distingue à l’encolure de sa robe une délicate chemise brodée terminée par une collerette à ruché de dentelle. Elle porte, bien en évidence, le lourd pendentif que lui a offert le prince Philippe, une pièce unique que l’on a appelé « bijou des Autrichiens » composée d’un diamant bleu de 100 carats d’une transparence absolu surnommé El Estanque, inséré dans une broche d’or de forme carrée à laquelle est suspendue une autre pièce d’exception, la Pérégrine. Il s’agissait d’une perle goutte remontée en 1516 des eaux de Panama, une des plus grosses jamais découvertes. En fait, ce cadeau de noces, n’en était pas un. C’était un présent de seconde main, déjà porté par la première épouse de Philippe, Marie-Manuelle de Portugal, mariée à 16 ans et décédée deux ans plus tard. Après la mort de Mary, le pendentif restera propriété de la maison des Habsbourg pour être une fois de plus offert en cadeau de mariage à la troisième épouse de Philippe, Elisabeth de Valois puis à la suivante Marguerite d’Autriche. L’histoire ne s’arrêtera pas là car même si le diamant a été volé par Joseph Bonaparte lors de la débâcle napoléonienne et a disparu depuis, la Pérégrine a voyagé de main en main jusqu’à ce que l’acteur Richard Burton en fasse l’acquisition en 1969 pour l’offrir à Elizabeth Taylor.
Parmi les bijoux que porte la reine Mary figure un autre pendentif tenu par un long cordon descendant de la chaîne de pierres et de perles serties d’or qui lui font une ceinture. Il s’agît d’un boitier rond finement ouvragé qui pourrait certainement renfermer le portrait miniature de sa mère vénérée Catherine d’Aragon, espagnole de sang comme son prochain mari.
Sur sa chevelure rousse, une couleur mise à la mode par sa grand-mère Isabelle de Castille, la reine porte le très classique bonnet chaperon noir à arcelet, avec en pourtour un assemblage de pierres serties et de perles.
On peut se demander s’il ne s’agît pas là de l’unique portrait pour lequel aurait posé la reine tant les traits de son visage et son expression semblent toujours être rigoureusement les mêmes d’un tableau à l’autre. Nous sommes entre 1553 et 1554 alors que Mary a fêté ses 37 ans sans jamais avoir jamais eu d’époux. Cela parait tout à fait extraordinaire pour une époque où le mariage des riches héritières se négociait la plupart du temps dès leur enfance. C’était pourtant ce qui, à l’origine, avait été prévu. Dès ses deux ans, elle avait été promise au dauphin François, fils de François 1er mais le projet avait été abandonné. On avait aussi pensé à l’empereur Charles-Quint, sans plus de résultat. Henri VIII l’ayant délibérément exclue de la cour lorsqu'il avait divorcé de sa mère Catherine d’Aragon, Mary s’était réfugiée de dépit dans la religion. Ce n’est qu’en 1543 qu’elle avait été réhabilitée dans ses droits à la succession en même temps que sa demi-sœur Elizabeth. Catholique opiniâtre durant les 6 ans de règne de son demi-frère Edouard VI alors que triomphait le protestantisme, elle fut écartée du trône à la dernière minute au profit de sa petite cousine Jane Grey (1537-1554). Il lui fallut, dès lors, une détermination sans faille pour réunir une armée et aller récupérer sa couronne par la force. Elle parvint à déjouer les ambitions du puissant Duc de Northumberland, le Lord Protector, et à faire décapiter la jeune Lady Jane, victime à dix-sept ans des convoitises hasardeuses de sa famille.Victorieuse, Mary se fit sacrer dans les mêmes habits que ses prédécesseurs, il n'y en avait pas d'autre. Qui aurait, effectivement, osé imaginer qu’une femme serait un jour à la tête du royaume? Elle brisa cependant sa popularité en annonçant son mariage avec Philippe d’Espagne. Dans un pays où les idées protestantes avaient peu à peu conquis les esprits, le fait de s’unir à un prince catholique constituait un mauvais message. Un complot se forma donc dans le but de la détrôner au profit d’Elizabeth mais bientôt découverts, les protagonistes parmi lesquels figuraient notamment le père de Jane Grey, Henry, Duc de Suffolk et Guildford Dudley, son époux, furent arrêtés et décapités.
A 37 ans, Mary Tudor possède les traits d’une femme qui s’est endurcie au fil des épreuves. Jeune, elle était louée pour sa beauté mais son visage est à présent moins marqué par l’outrage des années que par les tensions d’un caractère implacable. Première femme reine d’Angleterre à détenir le pouvoir avec le soutien d’une aristocratie et une population pourtant majoritairement favorable à la Réforme, elle est sur le point d’épouser le représentant d’un pays fort peu apprécié de ses sujets, traçant obstinément sa route, sans pitié pour ceux qui se mettraient en travers. Les lèvres serrées se forçant à esquisser un vague sourire, ce qui ne doit plus guère lui ressembler, elle fixe le spectateur avec une intensité qui a dû frapper Antonio Moro lui-même. Le soin qu’il a porté au traitement de son regard témoigne non seulement d’une volonté de faire transparaître la personnalité profonde de la reine assise face à lui, mais aussi de son propre ressenti. Le traitement millimétrique des détails vestimentaires s’exprime-t-il également dans celui du visage ? Il est certain que le modelé des traits est d’un réalisme puissant mais plus encore, il en émane un message qui dépasse le simple portrait de mariage. Mary Tudor résume dans son regard noisette ce qu’elle s’est fixé comme destin, celui d’une reine suffisamment forte pour défier quiconque ira contre ses convictions. Elle n’est pas là pour séduire mais pour restaurer la vraie foi et mener une nouvelle croisade contre les hérétiques.
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| Antonio Moro Simon Renard de Bermont (1554) Besançon, Musée du Temps |
Le mariage a lieu le 25 juillet 1554. Les deux époux n'ont visiblement aucun sentiment l'un pour l'autre mais le monde catholique a de quoi se réjouir de réaliser une formidable opération politique. Or, Philippe, qui a 11 ans de moins que Mary, une différence d'âge bien peu commune lorsqu'il s'agît du mari, vient de célébrer son union avec la reine d'un pays sans que ne lui soit reconnu aucun droit sur celui-ci. Il passera, en fait, le plus clair de son temps sur le continent. L'espoir d’une descendance s’estompe, qui plus est, après une grossesse nerveuse de la reine tandis que Philippe monte sur le trône d’Espagne après l’abdication de son père Charles-Quint. Délaissée par son mari, de plus en plus isolée, souffrant de douleurs récurrentes, Mary trouve un exutoire à sa prostration en persécutant les protestants. Malade depuis plusieurs mois, elle s’éteint le 7 novembre 1558 à l’âge de 42 ans.Au cours de son séjour en Angleterre, Antonio Moro a aussi consacré une part de son temps à réaliser des portraits dont celui de Simon Renard de Bermont (1513-1573), l’ambassadeur de l’empereur Charles-Quint avec qui il s’était lié d’amitié. Bourguignon et catholique fervent, Renard était aussi un ami de Perrenot de Granvelle, le premier mécène de Moro. Après avoir été quelques années ambassadeur de l’empire à Paris, c’est à lui qu’a été confiée la mission de négocier le contrat de mariage entre la reine Mary et Philippe d’Espagne. Bien plus qu’un simple diplomate, Renard a su devenir le conseiller intime de la reine, tempérant ses ardeurs tout en parvenant à déjouer les manœuvres de ses adversaires. Dans un style profondément inspiré de Titien, dominé par les tons sombres, Moro parvient à donner de l’éclat à sa composition en opposant le noir intense des vêtements aux chaudes carnations du visage du diplomate auquel il confère une présence presque tangible. Sans aller jusqu’à évoquer une certaine idéalisation de la personnalité, force est d’admettre que si la ressemblance doit être assimilée à du réalisme, celui-ci y est ici véritablement transcendé.
Après son départ d’Angleterre, Moro retourne en 1555 s’installer à Utrecht sous son nom d’origine Antonis Mor van Dashort, retrouvant par la même occasion son premier maître Jan Van Scorel . Il ne perd pas pour autant le contact avec Philippe II qui l'apprécie plus que tout autre peintre, jugeant son art en tous points conforme aux exigences et à l'esprit de la cour des Habsbourg. Il va continuer de travailler pour le roi d’Espagne mais ne quittera plus les Pays-Bas, partageant son temps entre sa ville natale, Anvers et Bruxelles. La guerre qui couvait depuis près de vingt ans dans la région, entre catholiques et protestants, se généralise au cours des années 1560. Antonis Mor se trouve alors déchiré entre les deux partis qu’il connaît bien pour avoir travaillé auprès d’eux. D’un côté, le Prince d’Orange Guillaume le Taciturne (1533-1584) dont il a peint le portrait en 1555 a pris la tête des Protestants et déclenché la rébellion qui va bientôt devenir une guerre pour l’indépendance. Face à lui, Fernando Alvarez, duc d’Albe (1507-1582), nouveau gouverneur des Pays-Bas a été nommé par Philippe II pour mater sans pitié l’hérésie. Mor le connait bien lui aussi. Il l’a rencontré à Madrid dès 1548 lorsqu’il travaillait à la Cour d’Espagne et a également réalisé son portrait.Il est possible qu’Antonis Mor soit retourné en Angleterre au cours des années 1568 et 1569 comme l’attestent quelques documents mais c’est entre Utrecht et Anvers qu’il passe discrètement les dernières années de sa vie. Il décède dans cette dernière ville en 1576 après un dernier portrait représentant le graveur et médailliste Hubert Goltzius (1526-1583) dans lequel il synthétise ses influences flamandes et son admiration pour le Titien.
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| Antonis Mor Van Dashort Portrait d'Hubert Goltzius (1574) Bruxelles, Musée des Beaux-Arts |







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