On le considère généralement comme le représentant le plus emblématique de la sensibilité artistique propre au règne d’Elizabeth 1ère. Et c’est dans la miniature, cet art prétendument mineur qui avait connu ses premières heures de gloire sous le règne d’Henri VIII qu’il exprima toute l’étendue de son talent. En observateur à la fois sensible et pertinent, capable de capter en quelques touches un caractère ou une personnalité, Nicholas Hilliard renvoie de l’Angleterre une image profondément originale, parfois teintée de poésie, sans commune mesure avec les tendances picturales à la mode ailleurs en Europe.
Une famille engagée dans le Protestantisme
Il descendait d’une vieille famille d'orfèvres installée à Exeter. Richard, son père, était reconnu dans la profession tandis que sa mère Laurence était, elle-même, la fille d’un célèbre orfèvre londonien. Ayant en quelque sorte son destin tout tracé, le jeune Nicholas commença son apprentissage dans la perspective de devenir à son tour orfèvre avant que l’enchaînement des évènements n'en décide autrement. Occupant d’importantes responsabilités dans sa ville d’Exeter mais aussi ardent militant calviniste, Richard Hilliard s’était surtout illustré, sous Edouard VI, en réprimant les manifestations des fidèles opposés au nouveau Livre de Prières imposé par l’Eglise d’Angleterre. L’accession au trône de Mary Tudor et l'arrivée au pouvoir des "Papistes" venaient, cependant, contrarier ses projets. Conscient que la nouvelle reine ferait la chasse aux Protestants, il préféra confier son fils Nicholas, tout juste âgé de 9 ans à son ami John Bodley, le principal représentant des Protestants d’Exeter, de peur qu’il ne soit victime de la vengeance des Catholiques. On l'envoya, par précaution, en Suisse, à Genève, où il allait passer plusieurs années sous la protection de la famille Bodley. La ville était alors le bastion de la Réforme, dirigée d'une main de fer par Jean Calvin. Si rien n’indique que le jeune Nicholas ait été vraiment inspiré par sa doctrine, il mit surtout à profit son séjour en Suisse pour apprendre le latin et le français.
De retour en Angleterre à la fin des années 1550, Nicholas Hilliard poursuivit sa formation à Londres auprès de l’orfèvre Robert Brandon. Celui-ci s’honorait d’être à la fois le joaillier et le chambellan de la reine Elizabeth, ce qui lui permettait d’avoir ses entrées dans les appartements de la souveraine. Il est donc probable qu’il eut l’occasion de s'y faire accompagner de son élève. L’historien d’art Roy Strong a, en effet, suggéré que c’est grâce à sa rencontre avec la miniaturiste Levina Teerlinc, attachée à la Cour depuis de nombreuses années, qu’Hilliard avait été, très jeune, attiré vers cette expression artistique qui s'accordait plutôt bien avec le travail des orfèvres. D’origine flamande, Levina Teerlinc avait fait ses débuts dans l’atelier gantois de son père Simon Bening, un enlumineur de réputation internationale. Elle était arrivée en Angleterre en 1546 au moment où le roi Henri VIII tentait de trouver un peintre capable de succéder à Lucas Horenbout décédé deux ans plus tôt. Venu lui aussi des Flandres et formé comme elle à l'enluminure, celui-ci avait fait du portrait miniature dont il était considéré comme l'inventeur, une véritable mode. Levina était ainsi devenue la miniaturiste attitrée des Tudor, bénéficiant, qui plus est, d’appointements qui avaient de quoi rendre jaloux ses collègues masculins. Considéré comme un objet précieux du fait notamment de son format, le portrait miniature passait généralement entre les mains d'un orfèvre, que ce soit pour être inséré dans un médaillon, un cadre ou un boîtier.
De l'orfèvrerie à la miniature
Devenu à la fin de son apprentissage membre de la vénérable Compagnie des Orfèvres, Hilliard ouvrit une boutique à Londres avec son frère, profitant de la renommée de son maître Robert Brandon dont il finira d’ailleurs par épouser la fille Alice en 1576.
Hormis d'hypothétiques rencontres avec Levina Teerlinc qui lui auraient permis de se familiariser avec l'aquarelle, on ne sait, en revanche, comment Hilliard acquit plus généralement les bases de la peinture, et notamment de la peinture à l'huile. On ne lui connaît pas de maître particulier. Tout porte donc à croire qu''il fut largement autodidacte sans compter le fait qu'il bénéficiait de singulières dispositions pour parvenir à maîtriser avec autant de talent les secrets de cette discipline alternative qu’était notamment le portrait miniature, fait de tact et de finesse. La finesse allait de pair avec le métier d’orfèvre mais un portrait ne se traitant pas comme une ciselure ou une arabesque, il lui fallait aussi posséder l’œil aiguisé de l’artiste, ce privilège réservé à quelques génies du genre comme Hans Holbein ou Albrecht Dürer, deux peintres dont il ne cessa, d'ailleurs, de se réclamer durant toute sa carrière. Il semble bien qu'il suffisait à Hilliard d'une courte séance de pose pour saisir la personnalité de son sujet et comprendre comment la valoriser. Cette capacité à sublimer un portrait constitua indéniablement le ressort de son succès. On doit, en la circonstance, à l’incontournable Comte de Leicester Robert Dudley, favori de toujours d’Elizabeth réputé pour être un "bourreau des coeurs" un tantinet infatuére mais aussi un authentique dénicheur de talent d'avoir, le premier, remarqué Nicholas Hilliard. En 1571, celui-ci possède, en effet, tout ce dont peut rêver un courtisan comme Leicester, d’abord préoccupé par la promotion de sa propre image. Quelle ravissante invention, en effet, que la miniature, cet objet délicat et intime qui permettait de conserver en secret le visage de l’être cher. Et si le peintre était à même d’y ajouter le charme et la vitalité, le pari était gagnant.
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| Nicholas Hilliard Portrait d'Elizabeth I (1572) Aquarelle sur vélin (5,1 x 4 ,8 cm) Londres, National Portrait Gallery |
Les œuvres d'Hilliard circulent rapidement à la cour, attirant l’attention de la reine elle-même. On connait de lui une première miniature représentant Elizabeth, datée de 1572. Tout juste émergeant, le jeune artiste fait mouche, ce qui lui vaut d'emblée d’obtenir une pension et de devenir peintre attitré de la cour. Est-ce à dire qu’il venait concurrencer Levina Teerlinc sur son propre terrain, rien n'est moins sûr. Il ne peut être exclus que la miniaturiste avançant en âge, souffrant peut-être d'une presbytie devenue un réel handicap pour une femme peignant des oeuvres de petit format, ait perçu ce jeune homme manifestement doué comme sa relève. La comparaison des œuvres de l’un et de l’autre montre à quel point Hilliard a été, dans un premier temps, inspiré par la manière de l’artiste flamande.
Les portraits de la Reine
Il semble cependant qu’il ait été sollicité pour des réalisations plus ambitieuses. On lui attribue, en effet, deux panneaux jumeaux peints à l’huile représentant la reine Elizabeth. Ces tableaux de jeunesse, si tant est qu'ils soient vraiment de sa main et non pas d'un de ces artistes évoluant à la Cour dont on connaît les oeuvres sans pouvoir y mettre une signature, datent des années 1573-1575. Ils constituent l’archétype de l’iconographie royale telle qu’elle est en train de se consolider. Figé sous une lumière intense, le visage de la souveraine offre une pâleur limpide, maquillé à outrance, débarrassé de la moindre imperfection de façon à imposer une image idéale et intemporelle. Les lèvres serrées comme le signe de sa détermination sans faille, à peine expressive, c'est-à-dire indifférente à l'émotion, le regard tendu vers l'horizon comme l'est le but de sa mission, elle est, en revanche, modestement affublée d'une perruque rousse, aux mèches filasses dont on sait qu’elle était destinée à masquer les outrages irréversibles d’une variole contractées en 1562. Les deux portraits tirant chacun leur nom du symbole héraldique qui y figure, le pélican pour l’un et le phénix pour l’autre, sont aussi remarquables par les robes d’apparat que porte la reine, à elles seules de vrais chefs d’œuvre d’orfèvrerie, sans omettre bien sûr la contribution des joailliers dont les carcanets, ces colliers mêlant à profusion perles et pierres précieuses ne sont que les moindres exemples.
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A gauche : Portrait de la Reine Elizabeth au "Phénix" A droite : Portrait de la Reine Elizabeth au "Pélican" Huile sur bois (78,7 x 61 cm) Liberpool, Walker Art Gallery |
Le séjour en France
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| François Clouet François de Valois, Duc d'Alençon Huile sur toile (1,88 x 1,02 m) Washington, National Gallery of Art Oeuvre offerte à la Reine Elizabeth dans le cadre d'un projet de mariage |
Hilliard est envoyé à Paris en 1576 à la demande de la Reine dans le but d’y parfaire ses connaissances au contact des œuvres de peintres français comme François Clouet, un des plus éminents spécialistes du portrait miniature décédé quelques années plus tôt mais aussi pour y rencontrer Hercule François Duc d’Alençon, jeune frère du roi Henri III. Agé de 21 ans le duc figure depuis près de cinq ans parmi les prétendants les plus sérieux à un mariage avec Elizabeth. L’affaire traîne cependant pour de multiples raisons dont les différends religieux. Le contrat prévu stipule bien que le prince consort ne pourra imposer le catholicisme ce que François semble avoir accepté mais si le duc semble pressé de s’unir à la reine d’Angleterre, celle-ci agit comme à son habitude, prenant son temps. Avait-elle vraiment le désir de devenir la bru de Catherine de Médicis tenue responsable du récent massacre de la Saint Barthélémy ? Alençon marquait bien sa différence en s’étant allié avec des princes huguenots dont Henri de Navarre, reprochant à son frère sa trop grande complaisance envers les ligueurs catholiques mais n’y avait-il pas le risque qu'il importe en Angleterre une nouvelle crise religieuse ? François ne cachait pas, non plus, son empressement de quitter la France où il se sentait menacé mais rien n’aurait paru plus inconvenant qu'un départ précipité apparenté à une fuite. Pour certains, François était avant tout un ambitieux qui se serait bien vu roi d’Angleterre pour mieux défier son frère Henri dont il contestait la légitimité. Nicholas Hilliard était bien placé pour servir d’intermédiaire. A la fois artiste capable de réaliser un portrait séduisant du duc, il parlait aussi le français, un avantage apte à resserrer les liens, ne fussent-ils en fait qu’artificiels. Ce n’était pas la première fois que des portraits de François d’Alençon partaient vers l’Angleterre mais ils n’avaient visiblement pas convaincu outre-Manche. François Clouet avait notamment réalisé du jeune prince un portrait lorsqu’il avait quinze ans dont Catherine de Médicis avait fait cadeau à Elizabeth. Il était aussi l’auteur d’un autre portrait de cour en pied daté de 1572. Le dernier né des Valois, François d’Alençon était physiquement peu avantagé. De petite taille, il avait surtout le visage terriblement marqué par la petite vérole avec un nez proéminent, les tempes étroites et les joues bouffies. On ne conserve toutefois aucune trace du portrait que Nicholas Hilliard était censé réaliser, la seule miniature qu’on puisse lui attribuer datant manifestement des années 1580 si l’on en juge par le style de la fraise. On y reconnait sa façon très personnelle de gommer les défauts pour offrir une image flatteuse.
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| Nicholas Hilliard Autoportrait de l'artiste (1577) Aquarelle sur vélin Londres, Victoria & Albert Museum |
Hilliard séjourna près de trois ans en France sans vraiment parvenir à acquérir un statut à la mesure de ses aspirations. Certains historiens pensent qu’il était à l’origine accompagné de son épouse Alice mais qu’une fois enceinte, celle-ci avait préféré repartir accoucher en Angleterre. Sous le nom francisé de Nicolas Beliard, il est mentionné parmi les valets de chambre du Duc d’Alençon, ce qui suppose qu’il n’occupa jamais qu’un poste subalterne. Selon l’ambassadeur anglais Amyas Paulet avec lequel Hilliard entretenait une relation suivie, il aurait espéré approcher davantage une clientèle potentielle mais le fait de parler le français ne semblait pas une condition suffisante. On connait cependant de lui au moins une miniature de grand intérêt représentant le roi Henri III. Réalisée avec un soin tout particulier, révélant au passage une proximité de circonstance avec le peintre français Jean Decourt, travaillant au même moment pour la cour, cette œuvre contient déjà tous les critères stylistiques qui vont en quelque sorte fixer la personnalité artistique de Nicholas Hilliard. Déçu toutefois de n’être pas mieux considéré qu’un domestique, il retourna en Angleterre.
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| Nicholas Hilliard Portrait d'Alice Hilliard (1578) aquarelle sur vélin (5,9 x 5,75 cm) Londres, Victoria & Albert Museum |
L'atelier Londonien
Et pourtant, son autoportrait daté de 1577 aurait eu de quoi plaire. Hilliard y dévoile déjà tout tout son génie pictural. La modestie du format concentre le sujet sur l’essentiel,c'est-à-dire le visage et quelques détails vestimentaires mais l’artiste y introduit une sensibilité, une vitalité intérieure qui, à elle seule, distingue le chef d’œuvre. Un an plus tard, c’est le portrait de son épouse Alice qu’il fixe sur le vélin dans un format ovale encore inhabituel mais qui ne tardera pas cependant à devenir la norme. Tout en élégance et en sobriété, Hilliard a su mettre en valeur les caractères physiques aptes à sublimer la personnalité de la jeune femme tels que son regard clair délicatement souligné par la ligne des cils, le discret sourire sur ses lèvres finement ourlées et ses cheveux blonds sagement coiffées en raquette.Il installe en 1579 son atelier à Cheapside, un des quartiers les plus chics de Londres où il devient très vite l’artiste à la mode pour toute l’aristocratie. Pour 5 £, une fort coquette somme, chacun peut repartir avec son portrait en médaillon. Malgré les revenus conséquents que lui procurent la peinture et l’orfévrerie, Nicholas Hilliard ne se sortira jamais de soucis financiers que lui valent des placements hasardeux. Il passera même quelque temps en prison pour s’être imprudemment porté caution en faveur d'un emprunteur incapable de rembourser sa dette. Même son beau-père préférera dans son testament assurer à sa fille une pension par l’intermédiaire de la Compagnie des Orfèvres, ne faisant aucunement confiance à son gendre pour garantir la solvabilité du ménage.
Parmi ses nombreuses oeuvres figurent quelques petits « joyaux » qu’on ne se lasse pas d’ausculter dans le détail.
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| Nicholas Hilliard Sir Walter Raleigh (1585) Aquarelle sur vélin (4,8 x 3,8 cm) Londres, National Portrait Gallery |
En 1585, il peint le portrait de Walter Raleigh. A 33 ans, celui-ci est un proche de la Reine et dèjà un héros romanesque. Protestant farouche comme celui de Nicholas Hilliard, son père a échappé par miracle à la mort sous Mary Tudor. Le jeune Walter est parti adolescent combattre en France aux côtés des Huguenots avant de reprendre des études de droit. Mais en cette année 1585, il concrétise un vieux projet de colonisation échafaudé par son beau-père Sir Humphrey Gilbert, disparu en mer sur la route de l’Amérique. Il vient d’envoyer une flotte conséquente dans le but de fonder une colonie de peuplement sur les côtes de Virginie, le nom qu’il aurait lui-même donné, en l’honneur d’Elizabeth, à la région qu’il convoite. Malgré ses petites dimensions (4,8 x 3,89 cm), la miniature est riche d’un luxe de détails traités avec une minutie rendue possible grâce à l'indispensable loupe de joaillier, un instrument familier de l’atelier de son beau-père. Cette œuvre séduit par la façon dont Hilliard semble percer la personnalité de Walter Raleigh derrière son regard d'un bleu transparent et un air complice tout en donnant à sa composition un caractère clairement décoratif. Il y avait de toute évidence une forme de connivence entre le peintre et son modèle, ne serait-ce qu'en considérant toute l’importance accordée à la fraise semblable à un soleil dardant ses rayons. Reconnaissons toutefois à quel point cet accessoire de mode est devenu excentrique. Le désordre apparent de la chevelure qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler son autoportrait réalisé quelques années plus tôt s’accorde de façon harmonieuse avec la géométrie de dentelles qui encercle le visage de Raleigh.
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| Nicholas Hilliard Jeune Homme Parmi les Roses (c. 1590) Aquarelle sur vélin (13 x 3 cm) Londres, Victoria & Albert Museum |
L’œuvre de Nicholas Hilliard qui s'est imposée, au fil du temps, comme un véritable symbole de l’ère élizabéthaine reste évidemment cette miniature représentant un jeune homme mélancolique adossé à un arbre derrière de grands rosiers en fleurs. Vêtu à la mode des années 1580 d’un pourpoint à panseron orné de dessins géométriques noir et blanc, de courtes trousses, d’une cape de velours noir et d’une large fraise à godrons, dans un environnement végétal poétique mêlant des tonalités fraîches et douces, le personnage de cette composition, annoncé comme un inconnu mais en qui l’on reconnaît aisément Robert Devereaux, 2ème Comte d’Essex, offre à cette peinture inspirée une originalité qui, pour l’époque, n’a pas d’égal. La devise latine « Dat poenas laudata fides »(Faire trop confiance n'apporte que des souffrances) qui figure en tête de la miniature apporte sa part de mystère. Il s'agit d'un vers tiré du poète romain Lucain mais comment le relier au sujet ? On comprend qu'il évoque un amour déçu, Hilliard s'est attaché dans cette oeuvre à mettre en scène une jour de tristesse, une illusion perdue, comme si une fois mis dans la confidence, il s'était moins attaché à réaliser un portrait qu'à créer une atmosphère. La présence des rosiers blancs, en l'occurence des églantines ne serait pas qu'une construction décorative mais bien une allusion claire à la cause de ce tourment. On est nécessairement amené à penser que la personne qui se cache derrière les fleurs et surtout leurs cruelles épines n'est autre que la Reine Elizabeth elle-même. Les rameaux d'églantiers sont comparables aux barreaux d'une prison dans laquelle se consume lentement le jeune Devereaux, la main posée sur son coeur.
On pourrait déceler dans cette oeuvre l’héritage de l’enluminure médiévale comme Hilliard l’avait, lui-même, déjà revendiqué en illustrant des chartes et des diplômes, mais aussi, l'influence du maniérisme élégant à la française tel qu'il en avait fait l'expérience lors de son séjour près du Duc François d'Alençon.
Bien que 32 ans plus jeune que la Reine, Devereaux figura surtout parmi ses favoris en raison des liens familiaux qui l’unissaient à elle et de l'opportunité que lui offrit certainement le décès inattendu du Comte de Leicester Robert Dudley en septembre 1588. Il était le cousin d'Elizabeth par sa mère, Lettice Knollys, petite nièce d’Ann Boleyn. Il avait même été, ces dernières années, le beau-fils de Dudley, après que celui-ci se soit remarié en secret avec sa mère, ce que la Reine n'avait jamais supporté. Peut-être meilleur intellectuel que soldat, parfois imprévisible, Essex tomba en disgrâce à force de conduire trop à son gré une politique diplomatique souvent aventureuse. A peine réhabilité, Il tenta, avec certains de ses proches d’organiser une insurrection qui échoua. Il fut condamné à mort et décapité le 25 février 1601 à la Tour de Londres.
Il semble bien que depuis son retour de France, Hilliard conservait ses distances avec la Cour, ce qui lui accordait, en revanche, une certaine liberté dans le choix de sa clientèle, Il possédait à Londres un atelier des plus florissants, comptant parmi ses habitués des membres de l’aristocratie et de la bourgeoisie fortunée. Bien qu'à loccasion éminemment inventive, sa peinture devait, la plupart du temps, s'adapter aux goûts de son public, reprenant les mêmes procédés, les mêmes recettes à succès, tirant d’abord son originalité d’une appréciation très perspicace des aspects distinctifs de chaque personnalité.
Parmi ses nombreuses miniatures, on peut retenir celle de ce jeune inconnu devant un rideau de flammes. On la date généralement de la fin des années 1580 bien que certains indices tels que la forme de l’encolure la situeraient davantage entre 1590 et 1595. De dimensions courantes pour une œuvre de ce genre, celle-ci mesure tout juste 6 cm de hauteur, elle révèle un intérêt pour un thème rarement abordé, pour ne pas dire exclus de la peinture en Angleterre, l’érotisme. Quelle surprise, en effet, de voir surgir un individu vêtu d’une simple chemise largement ouverte sur la poitrine. Pour la première fois, un portrait se voulait résolument différent, débarrassé de ces épais habits noirs taillés dans du drap ou du velours et de l’incontournable fraise durcie à l’amidon. Le fait que le fond d’ordinaire bleu ciel soit remplacé par un rideau de flammes est, en revanche très explicite sur la nature du message véhiculé. Nous sommes effectivement face à une scène intime, peut-être une déclaration d’amour passionné. Faute d’identification, la miniature conserve encore son mystère.
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| Nicholas Hilliard (1588) Portrait d'un Homme roux Peut-être William Shakespeare Aquarelle sur vélin Londres, Victoria & Albert Museum |
Afin de faire face aux couteuses mondanités indissociables des relations que doit entretenir un artiste qui a pignon sur rue, Hilliard avait compris qu'il lui fallait tisser de vrais liens avec cette clientèle fortunée, brillante et spirituelle qui faisait sa renommée. N'étaient-ils pas pour certains devenus de vrais confidents? Edward Devereaux avait peu à peu conjuré l'image de l'amant frustré parmi les roses pour revêtir sous son pinceau l'uniforme du guerrier triomphant. D'autres oeuvres conservent, en revanche, leur mystère, comme si l'artiste avait convenu avec son modèle d'adresser un message plus ou moins déchiffrable en rehaussant le portrait d'une symbolique scénographique. Il a ainsi reptrésenté un jeune homme barbu qui, selon la critique rpourrait être William Shakespeare. Celui-ci ne manque pas d'élégance, coiffé de sa haute calotte de feutre gris en accord avec la couleur de ses yeux. L'intérêt de ce portrait, excepté le fait qu'il serait le tout premier du dramaturge, réside dans la présence d'une main descendant des nuées à laquelle s'agrippe le jeune homme. A quoi correspond-elle ? Est-ce une allégorie littéraire, un appel du destin ou encore le souvenir d'une personne défunte? Le travail des mains mérite, quant à lui, une réelle attention. Le modelé, tout en douceur, dévoile chez Hilliard une facette d'autant plus remarquable de son talent que les artistes travaillant en Angleterre se soucaient en général très peu du langage des mains, pourtant cher à Titien, les traitant négligemment comme de simples éléments du décor.
Agé de 24 ans, Shakespeare était alors un tout jeune auteur de théatre pratiquement inconnu. On est en droit d'émettre des doutes quant à l'identification du portrait, faute de disposer d'éléments de comparaison, mais Nicholas Hilliard était proche des milieux intellectuels et il avait certainement croisé Shakespeare dont on sait toute l'importance accordée dans ses oeuvres aux arts graphiques. La devise latine « Attici amoris ergo » qui figure en tête de la miniature ajoute sa part de brouillard. Que faut-il comprendre ? La traduction littérale « Grâce à l’amour d’Atticus » ferait peut-être référence à un ami de Cicéron dont l’habileté et les relations lui avaient permis de traverser des moments difficiles à moins qu’elle ne soit un hommage à Hérode Atticus, rhéteur et philosophe athénien qui avait été le maître à penser du futur empereur Marc-Aurèle. Qu'a pu signifier pour Hilliard cette formule si énigmatique ? Est-ce un langage codé? Et quel contemporain se cache derrière le nom d'Atticus? Aucune de ces questions n'a de réponse. Il est, certes, tentant d'imaginer que cette miniature serait, en fait, un portrait du jeune William Shakespeare mais comme chacun sait, le diable se cache dans les détails. La couleur ostentatoirement rousse des cheveux et de la barbe était la marque de fabrique des Tudor et, par mimétisme, un signe distinctif de l'aristocratie anglaise de l'époque mais Shakespeare, lui-même, était-il roux? Perdu ! En réalité, il avait la barbe noire.
Hilliard avait, du fait de sa formation, cette capacité à agrémenter avec subtilité ses portraits de pièces d'orfèvrerie faisant de ses miniatures de véritables bijoux. Il n’hésitait pas non plus à donner au passage quelques leçons à une cliente curieuse de connaître les secrets de son pinceau. Il initia, tout d'abord, son fils Lawrence à la miniature espérant qu’il prendrait sa suite mais celui-ci ne parvint jamais à atteindre le niveau requis. Hilliard compta, en revanche, deux apprentis, Isaac Oliver et Rowland Lockey appelés à figurer parmi les artistes anglais les plus représentatifs de la nouvelle génération. En 1601, il publie son The Art of Limning, un traité dans lequel il s’étend en fait assez peu sur ses techniques et ses secrets d’artiste, privilégiant une approche culturelle et sociologique du portrait miniature. Il dévoile surtout sa connaissance des auteurs antiques, son admiration pour le peintre Albrecht Dürer, son goût pour la poésie et notamment Ronsard pour lequel il ne cache pas son admiration et sa parfaite maîtrise des manières et des civilités en vigueur à la Cour.
La Reine meurt en 1603 à 70 ans. Elle s’est résolue depuis bien longtemps à l’idée que, faute de progéniture, son successeur serait un jour son petit cousin le roi d’Ecosse Jacques VI, le fils de Mary Stuart, arrière-arrière-petit-fils du roi Henri VII, fondateur de la dynastie Tudor. Agé de 56 ans, Nicholas Hilliard jouissait d’une confortable réputation. Il faisait l’unanimité dans les cercles aristocratiques autant que parmi les milieux intellectuels. Monté sur le trône, Jacques 1er confirma non seulement le statut d’Hilliard mais en fit même un de ses artistes privilégiés, lui confiant le soin de promouvoir de lui une image flatteuse qui puisse être largement diffusée. Celui-ci adapta aisément sa palette et affina son style de manière à donner forme à ce que Francis Bacon, une de ses vieilles connaissances, venait de théoriser dans son Essai sur la Beauté. Renforçant le caractère décoratif qui, mêlé au délicat travail d’orfèvrerie qui venait compléter le portrait sur vélin, Hilliard développa dans ses dernières années un style soyeux et chatoyant très prisé du roi lui-même.
Il s’éteignit le 3 janvier 1619 et fut inhumé dans la paroisse de St Mary in the Fields laissant la majeure partie de son modeste héritage à son fils unique Lawrence Hilliard.









